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Sina Abédi est Docteur en architecture, architecte de l'État, chercheur-enseignant, entrepreneur culturel & co-fondateur de Gondishapour. Il dévoile la grammaire secrète d’une civilisation qui, depuis trois millénaires, a appris à plier sans rompre.
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Quand la politesse devient une arme
Un thé qu’on refuse trois fois pour mieux l’accepter. Une addition que tout le monde se dispute en sachant que personne ne paiera la première offre. Une politesse si raffinée que les Iraniens eux-mêmes l’ont surnommée "l’art de couper la tête avec de la soie".
Voilà le târof, longtemps réduit, en Europe, à un folklore charmant et déroutant. Avec Târof. L’art de la guerre à l’iranienne, premier essai en français consacré au sujet (Gondishapour Éditions, 20 mai 2026), préfacé par la persanisante Leili Anvar (Inalco), Sina Abedi entreprend de le rendre à sa véritable mesure. Trois millénaires d’invasions et un demi-siècle de pouvoir théocratique n’ont pas eu raison de l’Iran. Le târof est l’un des instruments par lesquels une civilisation a appris à plier sans rompre, à protéger sa part secrète, à transformer la contrainte en relation encore habitable. À l’heure où la brutalité directe redevient la grammaire dominante des rapports humains, ce traité d’élégance stratégique tend un miroir embarrassant à un Occident qui se croit naturellement "direct".
Vous écrivez que face aux tempêtes de l’Histoire, le peuple iranien a su "plier sans rompre". Le târof serait l’un des piliers de cette résilience. Pourquoi voir, dans une politesse codifiée, autre chose qu’une politesse ?
Parce qu’un peuple qui a vu passer Alexandre, les Arabes, les Mongols, les Turcs, les Russes, les Ayatollahs et bien d’autres ne survit pas par hasard. Il survit parce qu’il a inventé des techniques. Le târof est l’une des plus raffinées. Ce n’est pas un supplément de charme oriental, c’est une grammaire de survie. Là où d’autres civilisations ont misé sur la frontière, l’armée, l’État, l’Iran a aussi misé sur la forme. Sur la capacité à régler la distance, à protéger l’honneur de l’autre tout en sauvegardant le sien, à transformer le rapport de force en relation. Quand un envahisseur s’installe, on peut le combattre. On peut aussi l’absorber, le polir, le digérer jusqu’à ce qu’il finisse par parler votre langue et boire votre thé. Et plus près de nous, face à un pouvoir qui prétend tout encadrer, tout réciter, tout dire à la place de ses citoyens, le târof reste l’un des espaces où la société iranienne conserve sa part secrète, son ironie, sa double parole. Dans chaque tasse de thé partagée à voix basse, il y a une petite désobéissance. Le târof est un fragment de cette intelligence du temps long. Il ne prétend pas vaincre l’Histoire : il propose simplement de lui survivre, et d’y rester soi-même.
Pourquoi avoir choisi le sous-titre L’art de la guerre à l’iranienne pour décrire ce qui semble relever de la civilité ?
Parce que la guerre dont il est ici question n’est pas celle des armes, mais celle des relations. Toute société se mesure à sa façon de distribuer la parole, la retenue, la face, l’obligation. Le târof permet d’obtenir sans exiger, de résister sans rompre, d’influencer sans se déclarer comme puissance. À la manière dont Sun Tzu pensait que la victoire la plus haute consiste à soumettre l’adversaire sans combattre. Les Iraniens ont une formule pour cela : "couper la tête avec de la soie". Tout est dit. La soie protège, embellit, enveloppe. Elle peut aussi serrer. Le târof, c’est précisément ce point d’équilibre où la douceur reste réelle, mais n’exclut pas la coupure.
Trois mots persans structurent votre essai : biroun (le dehors), daroun (le dedans), âberou (la face, l’honneur). Une véritable architecture morale ?
Une maison iranienne se reconnaît à cette articulation du dehors et du dedans : un seuil, une cour, des pièces réservées, des passages négociés. La personne fonctionne sur le même principe. Le biroun n’est pas une façade, c’est l’espace exposé, où l’image et la hiérarchie sont en jeu. Le daroun n’est pas l’intimité psychologique, c’est l’espace protégé, où les masques tombent partiellement, jamais totalement. L’âberou tient l’équilibre entre les deux. Plus qu’une réputation, c’est un capital relationnel : la dignité perçue, la capacité d’être regardé sans honte, l’éclat dans l’espace commun. Le târof est l’art de circuler entre ces deux mondes sans faire exploser la relation. Cette architecture n’a pas qu’une fonction sociale : elle a aussi une fonction politique. Dans une société surveillée, où le biroun est colonisé par l’État, le daroun devient le dernier carré où l’on respire. Le târof en garde l’entrée. Il décide qui passe le seuil, qui voit ce qu’on rit, qui entend ce qu’on chante. Voilà pourquoi tant d’Iraniens y tiennent encore, même quand ils en raillent les excès : ils savent confusément que cette grammaire les a sauvés.
Le livre commence par un récit personnel : un séjour chez un ami français qui se serait mal terminé. Vous voulez bien raconter ?
Une comédie en sept actes, dont je suis le héros ridicule. J’avais été invité quelques jours chez un ami français, charmant, attentionné, parfaitement éduqué à la française. Le premier soir, il me propose un café après le dîner. Je réponds, avec toute la grâce que ma grand-mère m’avait transmise : « Non merci, ne te dérange surtout pas. » J’attendais, naturellement, qu’il insiste. C’est la règle : la première offre se refuse, parfois la deuxième, et c’est seulement à la troisième que l’on cède, en feignant la surprise. Or mon ami, trop bien élevé, n’insistait pas. Il prenait mes refus pour des refus. Le lendemain, même scène autour du petit-déjeuner. Je décline. Il acquiesce. Je décline encore au déjeuner, au goûter, au dîner. Lui, pensant respecter mes goûts ascétiques, mangeait seul devant moi avec un sourire compatissant. Au bout de sept jours, déshydraté, affamé, vacillant, j’ai craqué dans la cuisine au milieu de la nuit, dévalisant son réfrigérateur en criminel discret. Le lendemain matin, devant le carnage, mon hôte a fini par exploser. Pas de colère : une stupeur infinie. C’est ce jour-là que j’ai compris deux choses. La première, c’est que le târof ne se traduit pas : il s’enseigne. La seconde, c’est que les grandes civilisations se laissent souvent mieux lire dans une tasse de thé refusée que dans un discours officiel. Il fallait écrire ce livre.
Vous reconnaissez aussi que cet art peut basculer dans la coercition. Où se situe la ligne ?
La ligne apparaît lorsque la forme cesse d’être une médiation pour devenir un instrument de capture. Tant qu’elle protège la relation et la possibilité d’une coexistence supportable, la forme est civilisatrice. Dès qu’elle sert à produire de la dette, de la culpabilité, de la honte, elle devient coercitive. Le târof peut alors envelopper la domination dans la grâce. C’est le revers de la soie. Toute forme puissante est ambivalente : elle pacifie et elle contraint, elle protège et elle piège. Il était impossible de faire du târof une célébration naïve.
Le târof est-il alors l’ennemi de la sincérité ?
Il est l’ennemi d’une certaine religion moderne de la sincérité immédiate. Nous avons pris l’habitude, en Europe, de faire de la parole directe une preuve morale. Or la franchise brute peut humilier, écraser, abîmer. Le târof rappelle que toute vérité n’est pas bonne à dire de la même manière, au même moment, devant n’importe qui. Le problème n’est donc pas vérité contre mensonge. Il est : comment rendre la vérité vivable sans la transformer en brutalité ? Et comment éviter, à l’inverse, que le souci de la forme ne devienne hypocrisie pure ? Pascal écrivait que « la vérité hors de la charité n’est pas Dieu, et est son image et une idole ». À sa manière, le târof garde la mémoire de cette tension.
Pourquoi faire de Shéhérazade une figure majeure de votre livre ?
Parce qu’elle invente quelque chose de très profond. Face à un roi qui tue chaque matin la femme qu’il a épousée la veille, elle ne combat pas la violence. Elle la dévie. Elle transforme la parole en temps, et le temps en survie. Elle n’oppose pas la force à la force : elle oblige le pouvoir à entrer dans une autre temporalité. Shéhérazade est moins une conteuse qu’une stratège. Le târof porte la même intelligence du délai. Il ne cherche pas toujours la victoire directe, il cherche parfois à transformer une situation hostile en relation encore habitable. Le détour n’est pas la faiblesse. C’est l’instrument le plus sophistiqué d’une résistance.
Au fond, que dit le târof aux Européens, et singulièrement aux Français, qui se croient naturellement directs ?
Il leur tend un miroir impitoyable. Il leur dit que leur propre style relationnel est lui aussi codé, mais qu’ils l’appellent volontiers naturel. Il rappelle que toute société hiérarchise la parole, distribue la face, règle l’accès à l’intime. Certaines cultures l’assument explicitement. D’autres le dissimulent sous l’idéologie de la transparence. Nous aimons croire à la supériorité morale de la ligne droite. Le târof nous oblige à douter de cette mythologie. La forme n’est pas nécessairement mensonge. Pas plus que la brutalité n’est synonyme de vérité.
Si le târof n’est pas un modèle à imiter, qu’est-ce que les Européens peuvent en garder ?
Quelque chose d’humble et d’immense à la fois : le sens de l’hospitalité. Pas l’hospitalité comme accueil sentimental, mais comme art ancien de faire de la place à l’autre dans un monde qui n’en a plus. Le târof est, au fond, une longue méditation persane sur cette question simple : comment recevoir ? Comment offrir un thé qui dise, en silence, je te reconnais ? Comment refuser sans blesser ? Comment être regardé sans honte ? Toutes choses dont nos sociétés rapides ont oublié la grammaire. À l’heure où les civilisations se croisent plus brutalement que jamais, où l’algorithme récompense la formule blessante, où chaque conversation menace de devenir un duel, le târof rappelle qu’une autre voie existe. Une voie où l’on prend le temps. Où l’on offre avant de demander. Où l’on protège la face de l’autre sans jamais se renier soi-même. C’est, au fond, une très vieille leçon : chaque rencontre est l’occasion d’inventer un peu de douceur dans le monde. Si nous savions encore le faire, nous aurions sans doute moins peur les uns des autres. Et l’Iran, peut-être, n’aurait plus besoin du târof comme bouclier. Il pourrait n’être plus, enfin, qu’un art de la rencontre.
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Târof. L’art de la guerre à l’iranienne, par Sina Abedi, préface de Leili Anvar, Gondishapour Éditions, 20 mai 2026, 145 p., 16 €. ISBN : 978-2-488778-03-9.
05/05/2026