MENU
K2

La guerre du Golfe - Partie 1

La guerre du Golfe - Partie 1 - publication Cercle K2

Cercle K2 neither approves or disapproves of the opinions expressed in the articles. Their authors are exclusively responsible for their content.

Le Général (2s) Jean-Pierre Meyer a accompli une partie de sa carrière dans le renseignement et les opérations. Il a notamment été directeur des opérations à la Direction du renseignement militaire puis directeur au Comité Interministériel du Renseignement au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Il a accompli, par ailleurs, plusieurs séjours en opérations extérieures notamment à Sarajevo comme commandant en second des forces multinationales.

---

Étape 1 de la crise : LE PARI

2 août 1990 : Saddam Hussein envahit le Koweït.

Les français sont en vacances et les échos lointains des chars irakiens les distraient à peine de leurs jeux d’été. Chacun profite de son congé annuel et personne ne s’inquiète de ce qui est perçu alors comme une querelle entre deux pays aux confins du désert arabique. Comment pourraient-ils être impactés, le soleil brille si paisiblement en ce beau mois d’août ?

Le Président, en vacances dans sa résidence à Latche, pressent très vite le caractère exceptionnel de cette crise. Sa mine se fait austère et grave ; il s’inquiète des répercussions géopolitiques de cette invasion et du trouble à l’ordre mondial qui pourrait en résulter. Peut-être dispose-t-il d’informations particulières sur la situation, notamment sur la réaction des États-Unis. Je mesure à quel point, dans ces moments qui vraiment comptent, l’exercice de la fonction présidentielle est solitaire. Le PR me demande d’organiser son retour à Paris le jour même. Il rejoint par avion l’Élysée, qui est alors plutôt désert.

Le Chef d’État-Major Particulier (CEMP) nous retrouve dans les heures qui suivent. Après une brève revue de la situation, le PR lui confie que cette situation se « terminera par la guerre ». Le CEMP ne partage pas cet avis et est, à cette heure, plutôt réservé sur la réelle portée de cette crise. Le PR, sûr de son intuition, en vient à « parier » avec lui.

Le Chef d’État-Major Particulier du Président de la République est un personnage important dans le fonctionnement de l’Élysée. Numéro deux dans l’ordre protocolaire, après le Secrétaire Général, il est le conseiller militaire du Président « Chef des armées » notamment pour les affaires stratégiques, nucléaires et opérationnelles. Il assure la liaison avec le ministère des armées (de la défense à l’époque) et l’État-Major des Armées notamment le Chef d’État-Major des Armées, le CEMA. Dans son rôle, il est en relations étroites avec la cellule diplomatique de l’Élysée, elle-même assurant la liaison avec le Quai d’Orsay et le Ministre des Affaires Étrangères.

À l’époque, l’amiral CEMP avait compris à ses dépens que si l'on voulait peser dans l’entourage du Président il fallait apporter l’information et le conseil plus rapidement que les autres, notamment plus rapidement que les administrations en charge de ces missions. Quelques temps auparavant, alors que le CEMP venait d’arriver à l’Élysée sans être particulièrement connu, il avait été inscrit sur la liste des participants à un déplacement présidentiel à l’étranger, en Afrique. Il était ravi de cette mission qu’il préparait avec son État-Major. La veille du départ, il fit embarquer ses bagages pour le départ du lendemain par l’avion présidentiel.

Or, depuis quelques temps, la presse s’était beaucoup intéressée aux dépenses « somptuaires » de l’Élysée particulièrement lors des voyages. Un article plus incisif avait interpellé le Président qui avait demandé la veille du départ au Secrétaire Général de veiller à réduire le nombre des participants aux voyages afin de montrer son souci des finances de l’État. Le Secrétaire Général consultant la liste des membres accompagnateurs estima que le CEMP n’avait pas sa place dans le déplacement et le raya de la liste au prétexte que le voyage, qui pourtant avait lieu en Afrique, n’avait pas une dimension assez militaire ! L’Amiral avait donc été « débarqué » sans appel quelques heures avant le départ. Il avait à peine eu le temps de récupérer ses bagages.

Cet événement avait quelque peu déstabilisé le CEMP qui s’en était ouvert à son État-Major. Après quelques réflexions, il avait compris que, s’il ne tissait pas un réseau d’informations avec les autorités correspondant à sa fonction à l’étranger notamment à Washington, Londres, Moscou, Bonn et autres, il serait toujours dépendant du Quai, voire des Armées, pour recueillir l’information relative aux affaires militaires, surtout si elles sont internationales. Il serait toujours placé en réaction et non en position proactive comme il le souhaitait. Ce qui fut dit fut fait. Outre les contacts téléphoniques ou autres avec ses correspondants, il lui arrivait de se déplacer dans les capitales pour des rencontres autorisées par le PR et bien souvent mandatées par lui. Bien souvent, des informations passaient directement du CEMP vers le Président, sans transiter par le Secrétaire Général, grâce à l’aide de camp et sa proximité avec le PR. Celui-ci pouvait ainsi être informé largement avant que les services du Quai notamment ne lui adressent leurs comptes rendus. À partir de cette époque, le CEMP ne fut plus jamais rayé de la liste des membres de la suite présidentielle et le PR, bien souvent, s’assurait qu’il était bien du voyage.

L’État-Major Particulier s’active et les Armées se mobilisent, mais sans entrain particulier tant cette crise leur paraît sur le moment mineure. Certains affirment que Saddam Hussein est dans la « gesticulation militaire », qu’il cherche seulement à impressionner le Koweït pour récupérer l’argent que ce pays lui devrait (une affaire de pétrole) ; d’autres pensent que l’objectif qu’il poursuit est politique, qu’il veut en réalité négocier son retrait contre l’examen de la question palestinienne afin de se positionner en leader des pays arabes.

De leurs côtés, les chefs et les principaux responsables politiques ne dérangent pas outre mesure leur programme de vacances. Les échanges se font par téléphone et il m’arrive d’entendre, mêler à leurs voix, le léger bruit des vagues qui déferlent.

La crise s’accélère cependant avec la réaction militaire américaine, qui est d’importance. Les États-Unis prennent en effet l’affaire très au sérieux et envoient des forces conséquentes, terrestres, navales et aériennes. 

En France, à part quelques observateurs et instructeurs aux Émirats Arabes Unis (EAU) et en Arabie Saoudite, rien de bien significatif. Comparativement aux autres puissances, américaines et britanniques notamment, la France est très en retrait.

 

Étape 2 de la crise : LA PRISE D’OTAGE

Quelques jours après, changement d’ambiance. La guerre est à l’ordre du jour. 

À l’Élysée, les réunions s'enchaînent avec les différents responsables et conseillers. Le CEMP, qui a pris la mesure de la situation, fait observer au PR que les nations occidentales ont opté pour l’engagement en force, qu’il n'est plus question de gesticulation. Les américains ont déjà débarqué plus de 150 000 hommes en Arabie Saoudite. La France doit s’engager plus fermement.

Le ministre de la défense (MINDEF) est réticent à un engagement en force, considérant que notre pays n’a pas à jouer les « va-t’en guerre ». Le PR, qui s’est placé depuis le 2 août dans une logique guerrière, n’est pas de cet avis. Son ton est déterminé et inflexible.

L’invasion de l’Ambassade de France à Koweït City par les forces irakiennes change la donne et va aligner les positions divergentes. La prise de trois otages, pour servir de boucliers humains sur des cibles irakiennes, était pour tous intolérable. Est proposé l’envoi d’une brigade aéromobile, qui est accepté. D’autres unités suivront. C’est le début de l’opération DAGUET.

Le porte-avions appareille alors pour transporter les forces vers le port de Yanbu sur la mer Rouge en Arabie Saoudite, qui doit notamment servir de base arrière pour la logistique de l’opération. 

Un événement imprévu va cependant perturber le déroulement de la traversée.

Au cours d’une émission télévisée consacrée à la « Guerre du Golfe » qui se prépare, une mère de famille en larmes intervient. Son fils, marin appelé du contingent, est en service à bord du porte-avions. Elle confie sa peur qu’il perde la vie dans cette guerre qu’elle ne comprend pas. 

Le PR est interrogé le lendemain lors d’une conférence de presse tenue à l’Élysée, sur l’intervention de cette mère à la télévision. Sans laisser le moindre signe de surprise ou d’hésitation trahir son visage, le PR rassure cette mère avec une déclaration qui allait déconcerter les États-Majors : « Aucun appelé du contingent ne sera impliqué sur le terrain dans cette crise ».

Cette position publique du PR a surpris tout le monde car elle n’a jamais fait l’objet de la moindre concertation, à l’Élysée ou ailleurs, et apparaît comme une réaction à chaud. Le CEMP, en déplacement à l’étranger, demande dès son retour au PR de revenir sur cette décision. Mais rien n’y fait. 

Le porte-avions est donc désarmé en pleine mer de ses appelés, qui sont remplacés par des personnels d’active. Opération originale et particulièrement difficile, qui a été réalisée en peu de temps.

Il s’agit maintenant de placer ces forces sur le terrain.

 

Étape 3 de la crise : LE DÉPLOIEMENT

 

J’assiste alors à de nouvelles divergences sur cette question stratégique du déploiement des forces sur le terrain. Le MINDEF et le CEMA (Chef d’État-Major des Armées) s’opposent sur le positionnement des forces militaires. 

Le MINDEF défend un positionnement en retrait du théâtre des opérations : il ne veut pas, en tout cas pas immédiatement, d’un créneau sur la frontière irakienne. Il estime que le regroupement des forces à Yanbu est suffisant pour permettre à la France d’asseoir sa présence dans la région et qu’une telle position a l’avantage de ne pas paraître trop agressive, en particulier aux yeux des irakiens. Il souhaite aussi que ne soient traitées que des objectifs situés strictement sur le territoire du Koweït, avec recours aux forces aériennes. Il sera toujours temps, selon lui, de déployer les forces terrestres lorsque cela sera nécessaire et même si Yanbu est à plus de 1500 km de la frontière avec l’Irak.

Le PR est très opposé à cette position en retrait : il trouve qu’elle n’est pas à notre avantage et qu’elle paraîtrait de surcroît trop équivoque, pour les pays arabes en particulier. Il sait aussi que l’opinion publique est favorable à un engagement plus ferme et plus significatif.

C’est à l’occasion d’un sommet franco-allemand que cette question du positionnement des forces va être tranchée. Ce sommet se tient en septembre au Château musée de Munich : y sont réunis le MINDEF, le CEMA et le Ministre des Affaires Étrangères (MAE).

J’assiste à un échange en aparté entre le CEMP et le PR sur le déploiement des forces qui demeurait en suspens. Cette question devenait chaque jour de plus en plus urgente, car si les forces devaient être installées sur la frontière, elles n’avaient plus de temps à perdre pour faire mouvement sur plusieurs centaines de kilomètres en plein désert. Le PR se tourne alors vers moi et me dit : « Colonel, organisez une réunion dans une salle du château ».

Dans un salon, autour d’une table recouverte de marbre, je fais installer des fauteuils, en m’arrangeant pour installer le PR face aux MINDEF, MAE, CEMP et au Secrétaire Général de l’Élysée. 

Cette réunion se tient après la conférence de presse traditionnelle qui suit les rencontres franco-allemandes, à l’issue de laquelle le PR a pris congé du chancelier allemand étonné de l’annonce d’une réunion franco-française sur place pour régler une affaire d’importance. Il ne s’étend pas plus sur le sujet, les Allemands ayant fait savoir très tôt qu’ils ne participeraient pas à l’opération.

Le PR prend place derrière la table. Son discours est bref et plutôt imagé. Il ne fait aucune allusion à la divergence de vues entre le MINDEF et le CEMA. Il dessine de son doigt, sur le marbre de la table, la carte fictive du théâtre des opérations, notamment la frontière entre l’Arabie, le Koweït et l’Irak, et désigne l’endroit où devront se trouver les forces françaises à côté des alliés et à proximité immédiate de la frontière irakienne, derrière les Syriens, Saoudiens et Égyptiens. La position du MINDEF n’avait donc pas prévalu.

À la question qui nous brûlait maintenant les lèvres, celle de savoir quelle serait l’attitude de la France si les Américains attaquaient l’Irak, le PR fit comprendre que la France suivrait.

Le sort en était jeté !

La séance est levée sans commentaire ni questions complémentaires. Les armées sont ravies de cette décision qui leur facilite le déploiement. Le MINDEF n’a aucune réaction apparente. Le PR est content de son « coup » qui met son MINDEF dans l’embarras mais surtout qui lui rappelle que le Chef des Armées, c’est lui !

 

Général (2s) Jean-Pierre Meyer