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Thalassopolitique de la mondialisation, enjeux et perspectives d’une révolution en cours

Thalassopolitique de la mondialisation, enjeux et perspectives d’une révolution en cours - publication Cercle K2

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Florian Manet est Colonel de gendarmerie, essayiste, auteur du « Crime en bleu, essai de thalassopolitique », ed. NUVIS.

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Une révolution en marche

60 % de la population mondiale vit en zone littorale. 3,5 milliards d’habitants fondent leur alimentation principale sur les ressources tirées de la mer au travers de la pêche maritime et de l’aquaculture. 90 % des échanges commerciaux se font par voie maritime et 99 % des câbles internet courent au fond des océans. Deuxième secteur économique, les activités liées à la mer ou « économie bleue » « pèsent » 1.500 milliards d’euros. Ainsi, s’expriment aujourd’hui les réalités d’un monde, d’une économie et de modes de vie tributaires des espaces océaniques. Qui en a pleinement conscience ?

Consubstantielle à la mondialisation, la « maritimisation », ce néologisme contemporain, décrit ce lien de dépendance croissant et ce processus irréfragable à l’œuvre entre, d’une part, les populations et les activités humaines et, d’autre part, les espaces océaniques qui couvrent 70 % du globe. Ce processus affecte tous les pans de notre vie quotidienne et de notre économie. La mer est alors perçue comme le remède face à un épuisement des ressources terrestres, à l’accroissement des besoins d’une population mondiale proche des 7 milliards d’êtres et aux besoins insatiables suscités par le développement industriel. Alors, pour appréhender ce processus, laissons la parole au célèbre géographe portuaire, André Vigarie, qui énonçait dès 1995 qu’« il faut avoir présent à l’esprit que la maritimisation du monde est un phénomène irréversible et croissant ; les Nations se tournent de plus en plus vers la mer ; elles développent sans cesse leurs intérêts ».

Cette relation particulière aux espaces océaniques nourrit de grands espoirs de développement ou de souveraineté chez les populations, les opérateurs économiques ou encore les décideurs politiques. Après internet, la prochaine révolution de l’humanité sera … maritime.

 

Des enjeux certes essentiels mais ignorés

Les Français entretiennent une relation singulière vis-à-vis des espaces océaniques. Pourtant, n’a-t-il pas été enseigné à chacun que la France s’enorgueillit de posséder le deuxième domaine maritime mondial, juste derrière les États-Unis. Ses 11 millions de kilomètres carrés de Zone Économique Exclusive (ZEE) la positionnent sur l’ensemble des mers du globe souvent aux carrefours stratégiques de la navigation maritime. L’îlot de Clippertone au large du Mexique n’apporte-t-il pas une ZEE presque équivalente à la superficie de la France métropolitaine ?  Cette relation se résume a minima à une ignorance, voire, parfois, à un déni. Rares sont ceux qui imaginent l’intensité du lien de dépendance que nous entretenons avec la mer. Les activités humaines reposent sur les richesses et les potentialités des océans qui favorisent, notamment, la mobilité des personnes, des biens mais également des données informationnelles qui - nous avons parfois tendance à l’oublier - transitent à 99 % par les océans. Considérées comme une rente, un vecteur ou un espace de loisirs, les mers sont les miroirs de puissances. Économique. Technologique. Géopolitique.

Une réelle prise de conscience de l’importance du fait maritime est absolument nécessaire pour garantir l’intégrité, le développement et la sécurité des activités humaines. « Néologisme prétentieux », regrette Julien Freund dans la postface de « Terre et mer », essai du politologue allemand Carl Schmitt, le concept de thalassopolitique permet, néanmoins, de « remettre en cause certaines conceptions de la géopolitique qui privilégient les phénomènes telluriques par rapport aux phénomènes maritimes ».

En un mot, c’est de la survie de l’humanité entière dont il est question ici.

 

Fragile, la mer est source de vie

La littoralisation des populations s’accroît, tout comme on assiste à un mouvement d’infrastructuration des océans, comme le démontrent les installations portuaires en eaux profondes, les plates-formes pétrolières ou les fermes aquacoles. La proximité avec la mer est aussi gage d’accès à des ressources souvent jugées, à tort, comme inépuisables. La Food and Agriculture Organization (FAO) constate que la consommation annuelle de produits de la mer est passée de 9.9 kilogrammes en 1960 à près de 20 actuellement. La pression exercée sur ces écosystèmes marins est alors de plus en plus forte, comme le suggèrent l’extinction de certaines espèces et les mesures de protection apportées à d’autres. Le développement de l’aquaculture vise aussi à satisfaire une demande croissante tout en  préservant les stocks dont 30 % sont déjà sur-exploités. La gestion de la ressource halieutique s’inscrit dans le cadre d’organisations régionales régulées au plan international. Malgré tout, la pêche illégale, non déclarée, non réglementée représente 20 à 30 % des captures mondiales selon la FAO.

La biodiversité marine possède aussi des propriétés génétiques entrant dans la composition de médicaments, de produits cosmétiques ou encore de compléments alimentaires. Beaucoup reste à découvrir dans ces potentialités.

 

Eldorado pour la transition énergétique ?

La mer est aussi synonyme d’eldorado de matières premières dont sont avides nos filières industrielles contemporaines. Selon l’Institut français du pétrole, 30 % des réserves mondiales d’hydrocarbures et 27 % du gaz sont localisés en mer. En 2015, c’était 30 millions de barils quotidiennement extraits en mer. De 10 % en 1960, la part de l’extraction pétrolière maritime est estimée aujourd’hui à plus de 30 %. Contrairement au on-shore, les gisements off-shore sont répartis sur l’ensemble du globe, dans le Golfe de Guinée ou du Mexique, au large du Brésil, en mer Caspienne, en mer du Nord. Demain en Arctique ?

De plus, l’industrie est gourmande de cobalt, fer, manganèse, silicium ou autre nickel. Elle fonde de grands espoirs dans les gisements sous-marins nichés dans les profondeurs des dorsales pacifiques, atlantiques ou de l’océan Indien. Mais 90 % des fonds marins restent encore des terra incognita. Sans évoquer les complexes conditions d’exploration et d’exploitation des grands, voire très grands, fonds marins (-2 à -3000 mètres). Ceci renforce l’intérêt porté aux espaces maritimes. D’ailleurs, le processus de l’ONU EXTRAPLAC autorise l’extension du plateau continental, ouvrant alors de belles perspectives en matière d’exploration sous-marine. La France a ainsi obtenu en juin 2020 le gain de 151 000 km2 de son domaine maritime au large des îles de la Réunion et de Saint Paul et d’Amsterdam.

Dans un monde en mal de décarbonation, les énergies marines renouvelables (EMR) séduisent fortement les décideurs politiques comme les entrepreneurs. L’usine marémotrice de la Rance (35) fait figure de précurseur d’un mouvement mondial qui cherche à s’adapter aux multiples potentialités maritimes : hydrolienne comme dans le Fromveur entre Ouessant et le continent, éolienne posée ou flottante à proximité des côtés, énergie houlomotrice délivrée par les vagues en Australie ou encore exploitation des différences de température des eaux de surface et de profondeur comme à Hawaï. Les solutions techniques sont variées et s’adaptent aux réalités exigeantes des espaces maritimes. En balbutiement il y a quelques années, un mouvement de fond mondial prend désormais forme et pose de multiples conflits d’usage sur des espaces régis par le principe de liberté de navigation.

 

Les loisirs ont… le pied marin

L’industrie de la croisière connaît un boom exceptionnel à travers le monde avec plus de 26  millions de clients annuels. Les navires à passagers, véritables parcs de loisirs flottant, peuvent rassembler le temps d’une croisière plus de 6000 passagers et 3000 membres d’équipage. Une ville moyenne artificiellement créée se déplace alors dans des décors naturels exceptionnels en Mer des Caraïbes, en Méditerranée ou encore en Asie. Outre les atteintes à l’environnement, ce business model centré sur le client interroge les limites du gigantisme de la construction navale et les capacités de gestion de crise en cas de fortune de mer. L’inchino du Costa Concordia au droit des îles de Giglio le vendredi 13 janvier 2012 illustre les difficultés à évacuer 4 000 personnes à proximité des côtes italiennes. Qu’en sera-t-il avec de plus grosses unités, dans des conditions de mer plus rudes, à distance du littoral ?

 

La maritimisation, vecteur majoritaire de la globalisation économique ?

À la suite de l’amphore de l’Antiquité, la conteneurisation des flux marchands uniformise les échanges commerciaux et précipite l’organisation d’un grand village mondial. Elle spécialise les pôles de production, d’assemblage, de reconditionnement du fret et de consommation. Par sa souplesse et sa fluidité, elle dilate les distances, pour autant que les routes maritimes soient sûres. Ce mode de transport multimodal connaît une expansion constante : 9 milliards de tonnes transportées par voie maritime, soit 6 fois plus que le fret ferroviaire et 12 fois plus que le fret routier.

 

L’avenir de l’humanité est-il bleu ?

De toute évidence, cette course à la mer est particulièrement motivante tant elle semble universelle et irréversible. Pour autant, cette maritimisation, perçue comme heureuse, résonne avec les impératifs de gestion de la rareté. Les conflits d’intérêts, les concurrences et rivalités s’exprimeront encore davantage sur ces espaces, miroirs de puissances. Demain, le dynamisme international de la croissance bleue sera plus que jamais tributaire d’espaces océaniques sûrs.

 

Florian Manet