Quelle place pour la production artisanale française en Europe ?

21/05/2024 - 4 min. de lecture

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Henri Danzin est Entrepreneur & Consultant en stratégie de l'innovation.

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L'artisanat, un mode d'organisation aimé des Français

D’après le dernier baromètre CEVIPOF/Opinion Way [1], l’artisanat en France bénéficie d'un profond attachement de la part de la population. Cet attachement est d’ailleurs commun à l’ensemble des pays européens. Ce secteur, ancré dans des traditions parfois séculaires, représente bien plus qu'un simple mode de production : il est le témoin vivant d'une histoire et d’un patrimoine culturel inestimable. Après des décennies de mondialisation industrielle, les consommateurs reviennent de plus en plus aux produits artisanaux pour leur qualité, leur authenticité et surtout pour le lien qui s’établit naturellement entre ces derniers et celles et ceux qui les ont fabriqués. Les artisans, en perpétuant des savoir-faire manuels, offrent des objets qui répondent à une quête croissante de sens et de responsabilité dans la consommation. Les foires, marchés et festivals artisanaux, soutenus par des politiques locales, témoignent de cet engouement.

La production artisanale en Europe, un marché contrasté

Le marché européen de l'artisanat se distingue par une incroyable diversité, reflet des nombreuses cultures et traditions présentes sur le continent. Chaque pays a développé ses propres savoir-faire, hérités de son histoire. Cette richesse alimente le secteur de l'artisanat, offrant une vaste gamme de produits allant de la poterie en Grèce aux textiles en Italie, en passant par la joaillerie en Espagne. 

L'étude "The European Market for Crafts" [2] met en évidence plusieurs aspects essentiels de ce marché. Tout d'abord, la diversité des produits artisanaux engendre une fragmentation du marché, rendant difficile la mise en place de normes et la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles. De plus, les différences dans les pratiques de commercialisation et les préférences des consommateurs à travers les pays européens ajoutent une couche de complexité pour les artisans cherchant à élargir leur marché.

Un autre défi majeur est le manque de visibilité et de reconnaissance des produits artisanaux à l'échelle européenne. Les artisans locaux doivent souvent rivaliser avec des produits industriels et des imitations de moindre qualité qui saturent le marché. Cette concurrence déloyale nuit à la valorisation des véritables produits artisanaux et complique la tâche des artisans pour maintenir leurs prix et marges bénéficiaires.

Des politiques européennes globalement inadaptées aux petites entreprises

Comme le souligne le « Livre blanc des CMA pour une politique européenne de l’artisanat » publié en avril dernier [3], les politiques européennes actuelles ne tiennent absolument pas compte des spécificités des petites entreprises artisanales. Les règles, les normes de sécurité et les régulations environnementales, bien que nécessaires, imposent des charges administratives lourdes que les petites structures peinent à assumer. De plus, l'accès aux financements européens est souvent difficile en raison de critères d'éligibilité complexes et inadaptés aux réalités des artisans. Le manque de programmes spécifiquement dédiés à l'artisanat dilue l'impact des initiatives existantes, laissant les artisans sans le soutien nécessaire pour innover et se développer.

Production artisanale en France : nos concurrents sont aussi européens

La France, avec son extraordinaire patrimoine artisanal, se trouve dans une position paradoxale au sein du marché unique européen. Ce marché, censé renforcer la compétitivité des pays membres face au reste du monde, expose paradoxalement les artisans français à une concurrence intense de leurs propres voisins européens. Les coûts de production dans les pays de l'Est peuvent être de 3 à 6 fois inférieurs à ceux de la France [4], limitant ainsi la capacité des artisans français à exporter ou à évoluer vers des structures de manufacture plus importantes, voire les condamnant purement et simplement à moyen terme.

Cette grande disparité des coûts de la main-d'œuvre manufacturière pénalise également lourdement les artisans français sur leur propre marché, où le pouvoir d'achat des clients n'est pas extensible à l'infini. Entre un meuble fabriqué en France et un meuble fabriqué en Roumanie ou en Bulgarie à des coûts bien inférieurs, le choix des consommateurs est souvent vite fait, malgré un impact écologique et social important.

Conclusion

L'artisanat, en particulier de production, jouit d'une immense popularité parmi la population française grâce à un modèle économique bâti sur des relations humaines et la notion de proximité. Pourtant, parfaitement aligné avec des stratégies politiques visant à promouvoir l'économie circulaire, la décarbonation et une souveraineté accrue, il est déplorable de constater qu'en Europe, peu de mesures concrètes sont prises pour faciliter la vie d’artisans qui fabriquent localement des objets réels.

En France, comme ailleurs, il est administrativement plus simple de traiter avec quelques gros acteurs plutôt qu'avec une multitude de petites entreprises ; les politiques favorisent donc systématiquement les grandes structures comme interlocuteurs pour bâtir les cadres fiscaux et normatifs ou encore définir les lois encadrant les activités économiques. Cette orientation néglige les besoins spécifiques de ces petites sociétés - notamment artisanales - liées à leur taille et leur culture d’entreprise, freinant leur capacité à se développer même modestement ou à faire évoluer leurs organisations pour améliorer leur rentabilité ou leur efficacité.

Des enjeux capitaux tels que l’écologie, le maintien des équilibres sociaux et la souveraineté, placés au centre des politiques françaises depuis ces dernières années, exigent un changement de paradigme. Il est impératif de redonner sa vraie place au modèle économique de ces petites entreprises, plus agiles, plus humaines, plus résilientes, innovantes, actrices de l’économie des territoires et non délocalisables. Pour ce faire, il faut prendre le temps de comprendre leurs spécificités, leurs forces et surtout s'affranchir d’une vision du futur du « made in France » trop limitée aujourd'hui au luxe, à la grosse industrie et aux « start-up » où l’horizon du « scale-up » semble indépassable, y compris avec des valorisations décorrélées de toute réalité économique tangible [5].

Certes, les grandes entreprises sont vitales dans notre société actuelle, mais il est urgent que les gouvernants intègrent dans leur approche ces modèles d’entreprises plus simples, plus humaines et créatrices de valeur, pour pouvoir espérer bâtir un avenir plus durable, autant écologiquement que économiquement, et surtout socialement acceptable par nos concitoyens sur l’ensemble du territoire, et non pas uniquement dans quelques hyper centres urbains.

Henri Danzin

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[1] : 82 % des Français font confiance aux artisans

[2] : The European Market for Crafts

[3] : Livre blanc des CMA pour une politique européenne de l’artisanat

[4] : Indicateurs du coût de l'heure de travail en Europe

[5] : Les 21 startups françaises qui vont devenir des licornes selon VivaTech

21/05/2024

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