Attentats de Bruxelles : comment la radicalisation vient

24/03/2016 - 5 min. de lecture

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Le 22 mars, deux attentats à Bruxelles ont tué 31 personnes et en ont blessé plus de 200, quelques jours seulement après l’arrestation de Salah Abdeslam dans le quartier de Molenbeek. Daech a revendiqué cette double attaque. 

Après le choc des attaques vient le temps des questions : pourquoi une chose pareille s’est produite, et qui sont ceux qui commettent de telles attaques suicides ? Le fait que de telles attaques puissent se dérouler à l’intérieur même d’un pays européen pose à nouveau la question sensible de la radicalisation d’individus en dehors du Moyen-Orient par des groupes extrémistes.

 

L’aspiration à la violence 

Pour la plupart des gens, les actes terroristes à Paris et à Bruxelles sont difficiles à cerner. Mais le travail de chercheurs spécialisés dans l’étude des phénomènes extrémistes peut nous aider à appréhender les processus de radicalisation. 

Les experts en sécurité Alex Wilner et Claire-Jehanne Dubouloz définissent la radicalisation comme un processus au cours duquel un individu ou un groupe adopte les idéaux et les aspirations politiques, sociales ou religieuses les plus extrêmes. Ce processus implique le rejet ou la remise en question du statu quo, mais aussi le rejet des idées contemporaines de liberté de choix et de ses manifestations.

Les personnes récemment radicalisées ne se contentent pas seulement d’être en accord avec la mission et le message du groupe auquel ils se joignent, ils adhèrent aussi à l’idée d’utiliser la violence pour provoquer une rupture. Et certains de ses membres deviennent suffisamment radicaux pour s’impliquer personnellement dans des actions violentes.

 

Le recensement Twitter 

Daech, à l’instar d’autres groupes de ce type, tente d’accroître le nombre de ses partisans en recourant à la propagande. Les médias sociaux jouent, à cet égard, un rôle crucial. On peut ainsi citer l’exemple d’un médecin australien, Tareq Kamleh, qui travaille dans un hôpital administré par Daech à Raqqa (en Syrie) et fait du recrutement en ligne. Comme ce médecin, d’autres personnes peuvent apporter différents types de soutien – financier, logistique, technique ou matériel.

Un rapport du Brookings Institute, « L’ISIS Twitter Census », analyse les réseaux sociaux pour cartographier la répartition géographique des partisans de Daech. Cette étude révèle les modes d’utilisation de twitter, indique le nombre de suiveurs et identifie les comptes qui sont suivis.

Sur les 20 000 utilisateurs de Twitter analysés dans ce rapport, 292 avaient activé leur localisation récemment. Parmi eux, 28 % se trouvaient en Syrie et Iraq, 27 % en Arabie saoudite, et moins de 6 % dans tous les autres pays recensés. En France, seul trois comptes ont été répertoriés, et en Belgique, un seul. Bien que ces chiffres soient peu élevés par rapport au nombre total de comptes Twitter liés à Daech (46 000), ils témoignent d’un fort soutien en ligne.

 

Qui est vulnérable ?

Le travail mené par les psychologues Clark McCauley et Sophia Moskalenko fournit un bon modèle pour tenter de cerner le profil des personnes les plus susceptibles d’être attirées par le message distillé par Daech.

À l’instar des sunnites en Syrie ou en Irak, qui sont lésés par les gouvernements de leur pays, les principales cibles sont les individus dont les griefs politiques ne peuvent être canalisés dans le système politique existant. Le cas de ce citoyen canadien qui a quitté son pays pour poursuivre son idéal – la restauration du Califat – en est un bon exemple.

Une fois qu’ils ont rejoint Daech, ces individus peuvent s’engager puis rester impliqués dans des activités de terrorisme en raison de la puissance des liens existant entre eux. Ainsi les attentats de Paris ont été perpétrés par deux frères et deux cousins. Les assaillants de San Bernardino, aux États-Unis, étaient mari et femme. Les poseurs de bombes à Boston étaient dux frères, comme deux des suspects de Bruxelles, Khalid et Ibrahim El Bakraoui. 

Les souffrances des personnes victimes de discriminations peuvent constituer un autre facteur clé. Depuis 2003, l’Irak a connu une rupture majeure entre les communautés sunnite et chiite. Le gouvernement du chiite Nouri Al-Maliki, au pouvoir entre 2006 et 2014, a fait procéder aux arrestations de plusieurs leaders politiques de premier plan et d’officiers supérieurs à la retraite, tous sunnites. Exclus des institutions de l’État irakien et mal protégés, nombre d’entre eux ont alors décidé de rejoindre les rangs de Daech – un groupe qui comblait aussi un vide sécuritaire.

Pendant ce temps, dans les pays occidentaux tels que la France et les États-Unis, la marginalisation dont pâtissent des communautés musulmanes toujours victimes d’exclusion favorise les phénomènes de radicalisation des jeunes. 

Par ailleurs, la concurrence entre groupes terroristes peut accroître la radicalisation en leur sein, conduisant à de plus en plus d’attaques meurtrières. Au cours des dernières années, par exemple, Daech s’est dressé contre Al-Qaida, défiant son leadership et tentant de capter sa base populaire.

Juste après les attentats de Paris, qui ont été planifiés et perpétrés par Daech, Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) a revendiqué la responsabilité d’une attaque sur un hôtel au Mali. Le même groupe a également revendiqué l’attaque du 13 mars à Grand-Bassam, en Côte d’Ivoire, suivie par les attentats de Bruxelles du 22 mars.

La compétition à laquelle se livrent les gouvernements irakien et syrien, d’une part, et Daech, d’autre part, pour le contrôle du territoire et du pétrole, ne mène qu’à des luttes de plus en plus violentes et à la nécessité d’attirer toujours plus de combattants en provenance de l’étranger.

 

Masse critique 

Des groupes violents tels que Daech utilisent des stratégies jujitsu : ils exploitent la réaction de leurs adversaires à leur avantage à la suite d’une attaque visant des cibles occidentales.

Ainsi les gouvernements de la France, du Royaume-Uni, de la Russie et des États-Unis contribuent-ils à l’essor de Daech en ordonnant des représailles militaires à grande échelle, tandis que certains politiques n’hésitent pas à manier une rhétorique politique anti-musulmane. En définitive, ces comportements aident les groupes extrémistes à renforcer la cohésion dans leurs rangs et à maintenir le soutien de leur public cible. 

En s’adressant à ses partisans, Daech utilise un discours de haine qui déshumanise ses adversaires et dévalorise leurs vies. Cette perception des Occidentaux et des « infidèles » justifie des actes de violence extrême : la décapitation d’otages étrangers comme le japonais Kenji Goto, la persécution des Coptes et le supplice des prisonniers tels que le pilote jordanien Moath al-Kasasbeh, brûlé vif.

Lorsque ses disciples meurent, Daech utilise leur martyre comme un outil puissant de propagande afin de convaincre le public cible qu’il est noble de souffrir et de mourir pour la cause. Les martyrs deviennent ainsi des héros qui sont célébrés et reconnus sur Internet par les partisans de Daech. 

 

Submergé

Y aura-t-il, demain, de plus en plus de personnes à travers le monde susceptibles de se radicaliser et de rejoindre Daech ? Les perspectives sont mitigées.

Malgré les succès de la campagne de recrutement et de radicalisation menée par Daech depuis 2011, des rapports montrent que l’organisation a du mal à intégrer les différents groupes de combattants étrangers, laissant entrevoir la possibilité d’une fracture au sein du groupe et une certaine difficulté à dispenser un message de recrutement attrayant. Ce qui peut apparaître comme une lueur d’espoir.

Mais les mauvaises nouvelles sont hélas nombreuses. En janvier 2015, la France a lancé un site de contre-propagande qui utilise les mêmes codes que Daech. Malheureusement, les stratégies de contre-propagande n’ont pas donné de résultats probants jusqu’à ce jour. Il en va de même, selon la Rand Corporation, en ce qui concerne les programmes de déradicalisation. 

Comme les attaques qui ont eu lieu en France et en Belgique le montrent, les moyens disponibles pour lutter contre la radicalisation sont souvent insuffisants. Une semaine à peine avant les attaques du 22 mars à Bruxelles, un responsable de la lutte contre le terrorisme belge avouait : 

Franchement, nous ne disposons pas de l’infrastructure pour enquêter correctement ou de surveiller des centaines de personnes soupçonnées de liens terroristes, ainsi que de poursuivre les centaines de fichiers ouverts et les enquêtes que nous avons.

 

24/03/2016

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