Comment le vivre ensemble efface le savoir-vivre

15/12/2021 - 6 min. de lecture

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Bertrand Chandouineau est Consultant en stratégie de sécurité et de défense.

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Il est un concept qui pourrait bientôt ne plus avoir de sens, tant il est devenu dans les medias le leitmotiv de tout un chacun, expert en toute chose et surtout en sociologie, pour critiquer, justifier ou louer les évolutions de notre société. Ce concept, auquel même l’Organisation des Nations Unies a décidé en 2017 de consacrer une journée par an, en l’occurrence le 16 mai, est ainsi devenu l’alpha et l’oméga de tout argument, qu’il s’agisse de se scandaliser de violences urbaines devenues quotidiennes, de justifier la plupart des décisions de politique nationale ou locale ou de s’émerveiller devant l’inventivité de certaines associations qui parviennent, ça et là, à restaurer un lien social en cours de désagrégation. Ce concept, c’est celui du vivre ensemble[1].

Il n’est bien sûr pas ici question de remettre en cause l’importance, et même la nécessité, de la préservation de notre lien social pour vivre ensemble. Il ne s’agit pas non plus de nier l’utilité de l’action menée par beaucoup, pouvoir politique, associations et organisations diverses, en faveur de ce lien dont notre société a tant besoin, pour qu’elle ne se délite et ne se divise pas. Mais ce vivre ensemble a entraîné l’effacement quasiment complet d’un autre concept, bien plus ancien, réputé désuet, moqué même, lorsqu’il s’exprime ouvertement, bêtement conservateur et rabougri, jeté aux orties du féminisme radical et de l’inclusion à tous crins, jugé malsain et potentiel initiateur de harcèlement : le savoir-vivre.

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Le savoir-vivre est vieux comme l’apparition des premières sociétés. Il ne portait bien évidemment pas ce nom, mais nous avons retenu de la Rome Antique, venant du mot urbanitas, le nom commun urbanité, et du Moyen-Âge, venant du latin civilitas, le mot civilité, pour exprimer, entre autres acceptions, ce que recouvre le savoir-vivre. Le dictionnaire de l’Académie française fait remonter le terme au XVIIème siècle et en donne la définition suivante : maîtrise des usages du monde, des règles de la politesse qui prévalent en société. Tout y est !

Ainsi, en France, à l’urbanité romaine, puis à la civilité du Moyen-Âge a succédé le savoir-vivre, sous l’Ancien Régime. L’aristocratie et la grande bourgeoisie de ces temps en ont sans doute trop usé en l’érigeant en véritable mode de reconnaissance mutuelle, développant ainsi une société de l’entre-soi, souvent distante et incompréhensible. Les révolutionnaires de 1789 l’ont bien compris qui ont rejeté le savoir-vivre et adopté une familiarité sociale que commandaient les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, future devise de la République française.

Le savoir-vivre a ensuite été alternativement revigoré et abandonné au gré des apaisements ou des troubles sociaux, pour en arriver, avec le retour de la République, puis dans la première moitié du XXème siècle, à se cristalliser autour de règles, certes simplifiées, mais auxquelles toute la société française tenait réellement. Ainsi, l’Instruction publique, puis l’Education nationale reprenaient-elles, dans les leçons quotidiennes de morale, les fondements du savoir-vivre qui était, en outre, mis en pratique au sein du noyau familial, des associations sportives et culturelles et du service militaire.

Il ne s’agissait pas de priver les citoyens de liberté, d’égalité ou de fraternité mais, au contraire, de placer le respect de l’autre au tout premier rang des relations sociales. Ce respect d’autrui, de son espace de vie, de ses idées et de ses convictions, de son statut ou de son état, de son aisance ou de sa pauvreté, de ses différences en somme, permettait de préserver tant bien que mal un lien social que les souffrances engendrées par les révolutions, les guerres et une prolétarisation galopante tendaient à défaire.

Quelques règles couramment admises permettaient de codifier le respect de l’autre et de ses différences, sans chercher à les aplanir, mais en les mettant en valeur. Ainsi, en était-il du vouvoiement individuel systématique, spécificité de quelques rares langues parlées dans le monde, marque d’un respect de la différence qui pouvait ensuite laisser la place au tutoiement, lorsque la différence s’estompait ou que l’intimité augmentait. Ainsi, en était-il aussi de la galanterie, qui était aux hommes ce que le charme était aux femmes, ou du salut, qui s’exprimait en s’adressant directement aux personnes, parce que toute personne était digne d’être saluée et identifiée par sa civilité et son nom, lorsque l’on connaissait ce dernier. Ainsi, en était-il encore de la manière de se vêtir, de se comporter à table, de tenir une conversation ou de se conduire au contact des autres.

Réplique de 1789, certes moins sanglante mais tout autant funeste pour le savoir-vivre, mai 68 entraîna également une révolution des usages. Dans ce domaine, les louables principes de liberté, d’égalité et de fraternité furent progressivement remplacés pour laisser place à leurs corollaires amplifiés. Ainsi, le principe de liberté laissa immédiatement sa place à celui de libération des contraintes de tous ordres, notamment des contraintes sociales, héritées d’une archaïque société patriarcale et ordonnée, désormais rejetée. Le principe d’égalité, pour sa part, évolua progressivement vers celui d’un égalitarisme poussé qui se traduisit, d’un côté, par le succès des mouvements féministes et homosexuels et, d’un autre côté, par la lutte contre la notion de mérite, celui-ci ne devant plus être un constituant majeur de la construction de la vie des individus. Enfin, le principe de fraternité fut remplacé par celui de fraternisation, qui initia les mouvements antiracistes et le succès des associations et ONG dédiées aux populations les plus en difficulté, de France et d’ailleurs.

Le savoir-vivre y laissa les quelques restes qui lui subsistaient. La libération des contraintes élimina petit à petit le respect de l’autorité et les bonnes manières ; le tutoiement des enseignants par les enfants, dès l’école primaire, désintégra le vouvoiement naturel qui aidait pourtant bien à marquer le respect dans les paroles ; le féminisme moderne tua la galanterie, cette forme insidieusement polie du harcèlement sexuel ; l’attention à l’autre et le respect naturel de ses différences disparurent, obligeant chacun à se dépêtrer seul dans une société désormais individualiste, dont le destin collectif n’est justement plus l’affaire de chacun, mais celle d’une administration devenue omnipotente.

Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Lorsque l’on se penche sur l’actualité du savoir-vivre, il faut bien constater sa quasi-disparition, hors de cercles restreints de nostalgiques du passé pour lesquels sa survie compte encore. Le savoir-vivre s’oublie donc face au renoncement de l’Education nationale à l’impuissance de trop nombreuses familles de plus en plus fragilisées, dont la vie en vient à exclusivement s’articuler autour de règles administratives et d’aides associatives, à la lutte grandissante contre l’autorité, à la volonté de radicaliser la négation des différences, en rejetant parfois même les plus élémentaires principes de la biologie, et à l’expression d’une véritable folie inclusive qui en vient à dissoudre jusqu’à notre langue, dans le but déclaré de déconstruire ce que des dizaines de générations de français ont si difficilement construit.

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Le savoir-vivre s’efface. Le vivre ensemble prétend s’y substituer. Et l’on passe d’une pratique de l’élégance du comportement individuel à la gestion administrative du comportement collectif. Le vivre ensemble est imposé pour le bien des individus qui n’ont plus cependant voix au chapitre.

Il ne s’agit pas de dire que c’était mieux avant, mais ne pourrait-on pas revenir aux fondements qui ont présidé à l’élaboration de l’urbanitas, de la civilitas, puis du savoir-vivre ? Ne pourrait-on pas inculquer, à l’école, dans les centres de formation de toute nature, dans les associations à vocation sociale, dans les clubs sportifs, les règles élémentaires du savoir-vivre ? La manière d’aborder une personne, le vouvoiement, le respect d’un code vestimentaire, même simplifié, la manière de se conduire à table, l’écoute de l’autre plutôt que l’écoute de soi, l’attention portée à l’autre, surtout quand l’autre est différent de soi, sont autant d’axes possibles d’éducation au savoir-vivre.

Plutôt que d’être rejeté, le savoir-vivre pourrait ainsi être étendu, inculqué, pratiqué et remarqué, dans l’ensemble de notre société. Un manuel du savoir-vivre élémentaire pourrait être présent dans les cartables de nos écoliers, collégiens, lycéens et étudiants. La mise en pratique du savoir-vivre pourrait même être un élément d’appréciation, à l’école mais aussi, pourquoi pas, dans l’entreprise privée et l’administration publique. En mettant en avant l’élégance du comportement individuel, le savoir-vivre pourrait participer à la recherche du meilleur vivre ensemble. Un tout nouveau concept pourrait alors apparaître, qui s’appuierait sur la richesse d’un savoir-vivre restauré pour consolider l’indispensable lien social : le savoir-vivre ensemble.

Bertrand Chandouineau

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[1] L’emploi d’une police en italique reflète le rejet, par l’Académie française, de la substantivation du verbe vivre dans l’expression "le vivre ensemble".

15/12/2021

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