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De l’importance de la culture dans les armées

De l’importance de la culture dans les armées  - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Le Général (2s) Jean-Pierre Meyer a accompli une partie de sa carrière dans le renseignement et les opérations. Il a notamment été directeur des opérations à la Direction du renseignement militaire puis directeur au Comité Interministériel du Renseignement au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Il a accompli, par ailleurs, plusieurs séjours en opérations extérieures notamment à Sarajevo comme commandant en second des forces multinationales.

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Arrive un âge, une phase de la vie ou de l’histoire où nous avons le sentiment de ne plus avoir assez de musique en nous pour faire danser la vie. Nous sombrons alors dans un triste quotidien où nos pensées ne s’élèvent plus et nos actions ne sont plus guidées par cette force révolutionnaire qui, lorsqu’elle s’agite en nous, nous donne à croire que nous sommes en mesure de changer la vie. Pris par mes missions et mes responsabilités, militaires et auprès du Président de la République, j’ai parfois redouté ce moment où je ne croirais plus en ce que je faisais et où je me résignerais à prendre les choses telles qu’elles sont, sans essayer de les changer, c’est-à-dire sans agir sur le réel. Après tout, à quoi bon, n’est-ce pas ? Le réel est ce qu’il est, de tout temps : l’injustice sera toujours présente, et la misère, et la médiocrité. Gagne ta vie en faisant ce que tu sais faire, grimpe les échelons, ne te préoccupe pas du reste. 

Sans la littérature, la musique, les voyages, sans doute aurais-je pu devenir cet être platement égoïste, motivé par de prosaïques intérêts matériels. L’art, sous toutes ses formes, a été ma musique. La couleur d’un ciel de Bonnard, une tapisserie monumentale de Lurçat, ou une symphonie de Beethoven m’ont permis de garder éveillé ma sensibilité et m’ont ouvert au monde et rendu plus libre. Et bien sûr la littérature ! Remobilisé par mes lectures, je me sentais souvent prêt à toutes les initiatives pour agir sur le monde qui m’apparaissait comme méritant tous mes sacrifices. Si tout en haut de l’échelle de mes admirations figuraient les grands écrivains ainsi que certains penseurs de stratégie militaire, comme Clausewitz, Hart, Beaufre ou encore Foch, je ne dédaignais pas les lectures plus quotidiennes, du Monde à L’Equipe, car elles me donnaient accès à des actualités témoignant de l’évolution d’une société, me faisaient découvrir les personnalités du moment et m’enrichissaient de cette culture du quotidien, que je n’ai jamais cru bon de négliger.

Je m’appliquais également à lire, lors de mes missions, des auteurs et des papiers locaux, en luttant parfois avec des traductions hasardeuses. La connaissance de l’histoire, des usages et des pratiques locales ou nationales - parfois des rivalités entre équipes de football -, ainsi que de la géographie et du territoire me permettaient de me familiariser avec les mœurs du pays et de me rapprocher des habitants. Sans cet intérêt pour l’autre, qui pouvait se manifester de diverses manières, il n’est ni respect, ni confiance, dans les échanges entre les peuples.

Cette curiosité culturelle ne m’était naturellement pas propre, elle était très largement répandue et encouragée au sein de l’armée française qui a la réputation, au sein de la communauté internationale, d’être composée d’officiers de grande culture. Si la complexité croissante de nos interventions nous laissait souvent à peine le temps de lire, je n’ai, pour ma part, jamais trouvé vain pour conduire nos missions, dont les objectifs sont aujourd’hui – rappelons-le – principalement pacificateurs, de faire cet effort intellectuel de compréhension d’autrui : nos rapports avec la population s’en trouvaient facilités, notre présence militaire mieux acceptée et notre action plus comprise. 

S’agit-il d’une exception française ? Certainement pas. J’ai ainsi eu l’occasion, au cours de ma carrière, de rencontrer des homologues notamment britanniques, chinois, égyptiens, japonais, de grande culture et souvent fins connaisseurs de la nôtre. Mais il faut dire aussi que certaines armées n’intégraient pas toujours dans leur approche la culture et l’histoire locale du pays où leurs forces se déployaient. J’ai souvenir d’une anecdote amusante, que je me plais à partager, survenue à l’occasion de ma mission à Sarajevo, où j’avais été envoyé en tant que Chef d’Etat-Major du COMFRANCE, en octobre 1996.

Lors d’une réunion de travail d’Etat-Major qui portait sur la préparation de la visite du pape Jean-Paul II à Sarajevo, alors que nous échangions avec nos partenaires des différentes forces internationales sur l’itinéraire le plus sécurisé pour le cortège pontifical, le général américain commandant la SFOR  - force opérationnelle de l’Otan - chargé de la mise en œuvre des accords de Dayton, avec lequel nous entretenions  au demeurant d’excellentes relations, interrompit soudainement la discussion, et demanda, sur un ton qui semblait sérieux : « quelle est la religion du pape ? » 

Les officiers présents, en particulier les officiers français, se regardèrent alors de façon incertaine, puis, pensant qu’il s’agissait d’une « joke », partirent tous d’un grand éclat de rire ! Le général américain ne se dérida cependant pas, tout au contraire : son visage se crispa et laissa percer un agacement très net.

Nous comprîmes alors qu’il ne s’agissait pas d’une blague, et une gêne embarrassante et silencieuse s’installa autour de la table, qui ne s’estompa pas lorsque celui-ci demanda à l’Aumônier de la force, américain également, de lui préparer un exposé détaillé pour le lendemain matin sur « la religion du pape » !

Il s’avéra que ce général ne faisait pas la différence entre les religions orthodoxe et catholique : la religion orthodoxe étant largement répandue en République Serbe de Bosnie, il s’inquiétait en l’occurrence de savoir si cette orthodoxie pouvait constituer une menace pour le pape qui n’était « peut-être pas » de cette religion.

Ce manque de culture, qui se manifestait ici dans une situation cocasse et sans conséquence, m’a toujours paru particulièrement alarmante quand elle porte sur les choses de la guerre et de la paix : elle peut mettre en défaut tous les efforts de médiation et peut contribuer, pour reprendre la fameuse formule du Président Mitterrand, à « ajouter la guerre à la guerre » !

 

Général Jean-Pierre Meyer

Publié le 6 janvier 2021