MENU
K2

Remise de décorations à l’Elysée et exercice de mémoire

Remise de décorations à l’Elysée et exercice de mémoire - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Le Général (2s) Jean-Pierre Meyer a accompli une partie de sa carrière dans le renseignement et les opérations. Il a notamment été Directeur des opérations à la Direction du renseignement militaire, puis Directeur au Comité Interministériel du Renseignement au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Il a accompli, par ailleurs, plusieurs séjours en opérations extérieures, notamment à Sarajevo comme Commandant en second des forces multinationales.

---

Remise de décorations à l’Élysée et exercice de mémoire

Toujours une excellente mémoire

Traditionnellement une fois par mois, le PR remettait à l’Élysée les décorations des grands ordres nationaux de la Légion d’Honneur et du Mérite dont il est le grand maître.

Pour les grands dignitaires, grand-croix et grand-officiers, voire commandeurs, les récipiendaires étaient des personnes connues et reconnues, personnellement désignées par le Président : grands commis de l’État, anciens résistants, grands industriels, artistes qui avaient participé à la renommée de la France et à son rayonnement.

D’autres, reçus dans des grades plus modestes étaient moins connus du PR. Méritants de tous horizons, ils étaient proposés pour être décorés par le Président, ce qu’il acceptait volontiers.

Quelques jours avant la cérémonie, le bureau des décorations de l’Élysée transmettait au PR, pour chacun des récipiendaires, une fiche détaillée sur la vie de l’intéressé, les actions qui lui avaient permis d’être reconnu et bien souvent quelques anecdotes que le service glanait dans l’entourage du futur décoré.

Ces fiches placées sur son bureau permettaient au PR de les lire et de s’en imprégner lorsque le temps lui permettait. Elles étaient placées dans l’ordre de présentation des récipiendaires et selon le grade, d’abord la Légion d’Honneur, puis l’Ordre National du Mérite. Car c’est dans cet ordre que les récipiendaires seraient placés par les huissiers et le service du Protocole de l’Élysée. Ce service disposait sur des coussins rouges les médailles qui seraient saisies par l’aide camp et présentées au Président. Ces décorations étaient apportées par les amis ou la famille des honorés. Le protocole conservait cependant en secours quelques médailles en cas d’oubli ou de méconnaissance de l’intéressé qui pensait que le PR lui offrirait sa décoration !

Chaque décoré était accompagné d’une dizaine de personnes, amis ou membres de sa famille invités par le Président. Le nombre faisait toujours l’objet de nombreuses discussions car toujours jugé trop insuffisant. Être invité à l’Élysée dans la salle des fêtes illuminée, en présence de la presse, pour accompagner la personne honorée, rencontrer le Président ou, mieux, lui être présenté, lui serrer la main, était un événement recherché et pour certains un véritable honneur.

Quelques minutes avant 18 heures, l’Aide de camp, après s’être assuré que tout était en ordre dans la salle des fêtes, se rendait à l’étage, au secrétariat particulier pour attendre le PR. Dans l’ascenseur qui le menait au rez-de-chaussée, le Président récitait alors une dernière fois à son Aide de camp les noms des récipiendaires dans l’ordre de leur passage.

La cérémonie se déroulait cordialement sans excès protocolaire. Tous les invités étaient impressionnés de tant de mémoire car le PR, sans aucune note, récitait la fiche qui lui avait été fournie et citait sans hésiter le nom du décoré lorsque l’Aide de camp lui présentait la médaille et qu’il prononçait la formule consacrée. Il passait d’un récipiendaire à l’autre en l’appelant par son nom selon l’ordre de passage. Celui-ci était surpris par les propos tenus à son égard et les anecdotes dont il n’avait plus le souvenir. Le PR donnait ainsi l’impression de connaître tous les récipiendaires, ce qui rendaient certains encore plus fiers.

Par la suite, au cours du cocktail, le Président saluait les amis et les familles. Il acceptait quelques photos, puis se retirait.

Sur le chemin du retour vers son bureau, il faisait part à son Aide de camp de sa satisfaction d’un nouveau « sans faute » et laissait entendre qu’il était très en forme. Il n’avait rien perdu de sa mémoire. C’était pour lui un souci récurrent, notamment en raison de son état de santé que la presse annonçait déficient.

 

Remise de décoration « privée » : le droit à l’erreur

Certaines remises de décorations étaient organisées « en privé ». Le récipiendaire était alors seul, accompagné seulement de quelques amis. La presse n’était pas présente en dehors du photographe officiel de l’Élysée.

C’est ainsi que, pour la remise de la cravate de commandeur de la Légion d’Honneur au Prince Aga Khan, chef spirituel de la communauté des Ismaéliens et ami de la France, une cérémonie avait été organisée. Selon la tradition, elle se déroulait dans la bibliothèque des appartements privés du Président.

Celui-ci était arrivé en retard, distrait et l’esprit visiblement préoccupé. Il m’avait demandé à plusieurs reprises de lui rappeler le grade dans lequel le Prince allait être nommé. Je lui précisais qu’il s’agissait de la cravate de commandeur et que, comme d’habitude, je l’aiderai à l’ajuster.

Après quelques mots de bienvenue, d’évocation des mérites du Prince et de son attachement à la France, le PR prononça la formule traditionnelle et nomma le Prince « Officier », tout en lui remettant la cravate de commandeur.

Le Prince resta impassible et personne ne se manifesta.

Durant le cocktail, alors que le Ministre de la Défense faisait remarquer au PR que « la France comptait un nouvel officier de la Légion d’honneur », celui-ci interrogatif à cette allusion qu’il ne comprenait pas, se tourna vers moi. Je lui révélais l’erreur, m’attendant à recevoir quelques observations pour ne pas être intervenu pendant la cérémonie.

Le PR vexé ne fit aucun commentaire. Lui qui veillait toujours au « sans faute », notamment dans les cérémonies protocolaires, était pris en défaut de façon inacceptable.

À la fin du cocktail, et avant de se retirer, le PR rejoignit le Prince. Après quelques mots, il lui dit : « Altesse, voilà bien une demi-heure que nous discutons. Après vous avoir nommé officier, il est grand temps de vous promouvoir :  je vous fais donc commandeur de la Légion d’Honneur » !

Le Prince remercia, l’assemblée souria et le PR rejoignit ses appartements.

 

Général Jean-Pierre Meyer