Comment l’Afghanistan peut nous aider à comprendre les candidats aux élections présidentielles françaises ?

27/10/2021 - 6 min. de lecture

Comment l’Afghanistan peut nous aider à comprendre les candidats aux élections présidentielles françaises ? - Cercle K2

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Depuis 20 ans, Aymar de La Mettrie déclenche des innovations disruptives en milieu industriel. Prospectiviste, il apporte aux analyses stratégiques la compréhension des grands enjeux avec un double regard, celui de l’évolution du jeu des acteurs et celui sur les technologies en devenir. 

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Dans un monde incertain, que peuvent nous apporter les outils de prospective ? Ce ne sera pas une boule de cristal mais un nouveau cadre de lecture de la dynamique du passé vers le présent et donc de l’avenir. Un peu de théorie pratique permettra d’éclairer cette grille de lecture. Des exemples permettront de se préparer aux prochaines élections présidentielles.

Comprendre le phénomène politique c’est comprendre comment les peuples, les gens agissent, pourquoi ils sont ensemble, pourquoi ils s’opposent. Julien Freund décrit les 6 essences particulières qui émergent du fonctionnement des groupes humain : l’art, la religion, le droit, le commerce, la science et, bien entendu, le fonctionnement interne et externe au groupe, c’est-à-dire le phénomène politique. Ce dernier s’appuie sur des dialectiques, la relation ami-ennemi qui donne le périmétre du groupe, la relation public-privé qui donne la couverture des sujets politiques, le commandement - l’obéissance qui donne l’afflliation. À l’heure où les réseaux sociaux diffusent des émotions instantanément et où l’action individuelle et collective entre dans l’ère des systèmes complexes, chers à Edgar Morin, il faut ajouter une dialectique entre l’identité et la relation qui va orienter la forme, c’est-à-dire la morphologie politique.

La forme politique hiérarchique, canevas historique de nos représentations, est aujourd’hui challengée par des formes politiques en réseau. La proposition de ce texte est d’aborder comment ces filtres de pensée politique orientent nos réactions, nos propositions et nos actions politiques. Ainsi, nous regarderons les différence entre le filtre hiérarchique et le filtre des réseaux sous forme de tableaux. Puis, nous verrons comment ces grilles de lecture permettent de caractériser nos réactions ou postures politiques.

Les deux morphologies politiques extrêmes, que sont les formes hiérarchiques et réseaux, n’existent jamais indépendamment. En revanche, en tant que modèle de pensée, elles sont idéologiquement excluantes. Pour marquer les esprits, une première image de de la forme politique hiérarchique est celle de l’armée chinoise[1] et les formes politiques en réseaux peuvent etre comparées à des banc de poissons ou des essaims d’oiseaux.

Les structures politiques hiérarchiques sont celles auxquelles nous sommes les plus habituées. Il y a un décideur et des corps spécialisés qui font leur métier. Il n’y a pas de forces émotives individuelles mais un optimal global futur que des lois et des règles nous ferons collectivement atteindre. Appartenir à cette forme politique c’est avoir la bonne "identité" identifiée ou une fonction ; cette fonction intervient dans un processus. La population est répartie en différentes catégories homogènes. La structure crée de la norme, des processus et du droit.

Cette forme fonde notre manière de voir le monde. En réaction à un problème nous réagissons en demandant un chef, des ressources, une réflexion sur le « comment faire » et de l’ordre car « force est à la loi ».

Si la situation n’est pas bonne, changeons le chef car il possède la décision alors que les ressources n’ont que la responsabilité de l’action.

Il est possible d’utiliser cette grille en entreprise, dans une association, entre les pays ou même pour la politique française. Cette forme politique est un optimum dans certains cas.

Prenons une autre forme politique, celle des réseaux complexes. Il n’y a pas de décideurs, ni de corps spécialisés ; chaque individu participe de la décision et de l’action. Il n’y a pas de vision long terme mais uniquement des optimums instantanés, locaux et chaotiques. Appartenir à cette forme politique c’est avoir des relations politiques. Les relations dans le réseaux créent des "émergences"[2]. Pour simplifier, nous dirons des "phénomènes de foule" spontanés. Chez les êtres humains, ces interactions sont résultantes et provoquent des émotions et des passions qui déclenchent des comportements. Ces structures existent tout autour de nous, mais il est rare qu’elles soient notre filtre d’analyse. Il n’y a pas de bien ou de mal, seulement des fonctionnements transitoires, issus non pas de rationalités mais d’émotions partagées. En réaction à un probléme d'images, des mots et des idées forts sont nécessaires pour une prise de conscience globale. Si le résultat n’est pas bon, cherchons et développons avec notre entourage de nouvelles émotions pour déclencher l’engagement de la multitude.

Bien sûr, les humains changent, les entreprises se réorganisent, les structures sont challengées par l’agilité autant que par le processus, preuve que les deux morphologies coexistent. Les récents évènements en Europe (gilets jaunes, Greta Thunberg, etc.) nous montrent que les populations adhérent de plus en plus à ces fonctionnements en réseau. C’est ce nouveau contexte qui rend nécessaire d’explorer la dialectique identité-relation qui oriente la morphologie politique.

La guerre est un phénomène politique particulier qui se déclenche quand l’écart de relation entre individus est trop grand ou insuffisamment compensé. L’extrémité de la violence est la négation de l’identité quelle que soit la relation et l’extrémité de la paix vise à maximiser la relation quelle que soit l’identité. Ces extrêmes n’existent pas, ils sont même dangereux ! La relation commerciale, l’idéologie religieuse, la mise en place du droit ne sont que des relations et des échanges entre acteurs. Tant que la relation existe ou se compense, l’autre reste dans le périmétre "ami", mais quand la relation est déséquilibrée, c’est-à-dire l’écart entre les identités est trop grand, la violence, puis la guerre apparaissent, l’autre devient l’ennemi. Dans chaque champ ou essence, la relation n’est pas forcément équilibrée. Un désavantage sur un aspect, par exemple le droit, peut être compensé par un avantage de relation en science ou en matière commerciale. Ces phénomènes de compensation se retrouvent souvent en relation internationales et en entreprise.

Avec cette nouvelle grille de lecture politique ou l’émotionnel et les relations prennent une place aussi importante que les identités, comment appréhender les évènements du monde ?

En Afghanistan, une grille d’analyse hiérarchique a été appliquée : des corps spécialisés avec des soldats, des diplomates, les médias respectant nos lois et process. Une identité similaire à la nôtre, hiérarchisée, rationnelle a été créée afin d’entrer en relation avec nous. Cette approche est logique pour ceux qui ont une grille de lecture hiérarchique. En apportant l’autre grille de lecture, en réseau, la question et les actions auraient pu changer. Quelles relations acceptables étions-nous en mesure de construire ? les 6 essences de Julien Freund sont un premier guide : l’art, la religion, le droit, le commerce, la science.

Ce double regard pourrait servir à analyser les futurs conflits, tels ceux évoqués par l’AiD dans son exercice de prospective. Ces scenarii permettent de penser l’identité, les matériels, mais aussi l’articulation des dimensions de l’échange avec ces nouveaux adversaires. Les soldats n’auront-ils que des outils de force ? Après avoir voulu gagner le cœur et les esprits, verrons-nous des marchands, des artistes et des juges monter au front sur ces "nouveaux réseaux" ?

Cette double grille peut aussi s’appliquer sur les élections présidentielles à venir. Deviner dans un discours le cadre théorique, le filtre sous lequel est vu la société actuelle, revient à analyser le filtre des propositions de changements. Un candidat qui parlera de droit, de loi, d’ordre, de protection des intérêts de populations homogènes, utilisera une grille de lecture "hiérarchique". Un candidat qui parlera de grandes idéologies d’avenir, d'écologie, de libéralisation, de démocratie participative aura une grille de lecture "réseau".

Les dernières élections nous ont montré que c’est l’équilibre hiérarchique/réseau bien plus que les "couleurs" politiques qui a été un facteur fort de vote. Ainsi, au-delà des couleurs politiques, des candidats opposés se retrouvent autour de l’équilibre hiérarchique/réseau de leur vision de la morphologie politique française. Ce qui est intéressant, mais que nous n’aborderons pas ici, c’est que les générations, les sociologies qui participent aux votes, ont elles-mêmes des grilles de lecture auxquelles elles sont sensibles selon les sujets. Analyser comment un candidat parle vous permettra aussi de voir à qui il s’adresse.

Aymar de La Mettrie

[1] Telle qu’on se l’imagine.

[2] Au sens de E. Morin.

27/10/2021

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