La formation de la "Légende"

04/05/2023 - 6 min. de lecture

La formation de la "Légende" - Cercle K2

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Charles-Marie Gébis est ancien Colonel.

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Un agent, une fois sélectionné, n’est pas préparé à ce qui l’attend. Il a en lui l’énergie, les capacités physiques et intellectuelles, le sens du service, la trempe et – oh, ce rêve qu’il porte, le signe entre tous d’une jeunesse d’esprit – l’envie de vivre quelque chose d’extraordinaire, touchant à l’héroïque.

Mais, pour reprendre une formule bien connue, il est encore fait de cette étoffe dont sont tissés les songes : le vécu qui lui manque le livre tout entier aux illusions. Rien n’est plus dangereux. Le monde de l’espionnage n’autorise pas l’ingénuité et n’ouvre pas à la gloire. Le lyrisme n’a aucune part dans notre quotidien : aussi brillant soit-il, aussi élevées soient ses capacités ou exceptionnels ses résultats, il sera aux prises avec une réalité qui ne se joue pas de faux-semblants – si l’espion, lui, s’en joue. Le réel cogne, et il cogne durement quand on l’imagine autre qu’il n’est.

Aussi, la formation de l’agent sélectionné est-elle une part essentielle de la réussite de la mission qui lui sera assignée. L’objectif de la formation qui va lui être délivrée, et qu’il va devoir suivre dès son intégration, est de le préparer à affronter l’environnement hostile où il sera envoyé. Jeune d’âge lors de son recrutement, avec quelques cicatrices que lui ont laissées les épreuves de la vie et qui l’ont endurci, issu souvent des "transclasses" dans le langage moderne, il cultive un certain sentiment d’invincibilité du fait de ses capacités exceptionnelles d’adaptation et d'un don à comprendre les autres d’un simple regard… Si ces qualités, qui ont en partie justifié son recrutement, lui permettront de dominer la peur et de surmonter moralement et physiquement les difficultés qui surgiront devant lui, il devra aussi apprendre à se méfier de lui-même, pour ne pas sombrer dans un excès de confiance qui pourrait lui être fatal.

Sa formation va comprendre plusieurs volets, qui seront activés les uns après les autres ou bien simultanément. Il sera d’abord soumis à une phase de vérification par le SR de son aptitude. L’impétrant subira ainsi toute une batterie de tests, pendant des périodes intensives, sous le contrôle de psychiatres, de techniciens et de sportifs, selon la matière enseignée. Il suivra ensuite les différents programmes de la formation, dont l’un des plus importants est la mise en situation : ici, l’exercice le plus emblématique est, certainement, l’expérience de vie dans la peau d’un sans-abri. L’agent devra apprendre à vivre dans la rue sans aucun confort et en se protégeant de tout le monde. Cet exercice le mobilisera totalement, en lui refusant tout repos. Il ne lui suffira pas de porter des haillons pendant quelques heures, pour, le soir, rentrer confortablement chez lui et se décrasser dans un bon bain chaud. Il devra évoluer parmi les sans- abris comme s’il était l’un d’eux : bien plus, il devra le devenir pleinement, absolument. C’est une expérience 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, par tous les temps, sans date de fin déterminée. Il subira les intempéries au même titre que ses compagnons d’infortune, la faim, la nuit, le manque d’hygiène. Rien ne doit le distinguer ou le protéger. Cet apprentissage sur le terrain est particulièrement rude. Il éprouvera moralement l’agent, qui découvrira la vraie marge de la société, celle qui ne peut faire appel à aucune tutelle, qui est littéralement abandonnée à son sort. Au contact des laissés-pour-compte, il expérimentera dans sa chair la faiblesse qui est toute leur vie et apprendra combien promptement celle-ci mène au désespoir et au renoncement. C’est à ce prix, seulement, qu’il s’aguerrira suffisamment et qu’il pourra alors approcher les aigrefins ou les criminels qu’on lui désignera comme cible. La faim rend loup et il faut l’être un peu pour atteindre à ceux qui en font profession.

Un autre des volets de la formation est l’apprentissage de tous les moyens de locomotion. L’agent sera ici formé à les utiliser de façon à pouvoir s’échapper rapidement d’une zone dangereuse. Il apprendra ainsi à maîtriser la mécanique et le pilotage d’engins aériens (avions et hélicoptères légers), la mécanique et la conduite de véhicules à moteurs thermiques (de la moto aux engins spéciaux, lourds, supers lourds) et, même, la conduite d’animaux domestiques.

Sa formation comprendra également l’apprentissage des techniques dites illicites, qui doivent lui permettre de surmonter un certain nombre d’obstacles, en lui rappelant que s’il est capable, lui, de les maîtriser, son adversaire le sera tout autant, voire avec plus de facilités, car avec plus de moyens matériels, humains et financiers. Il aura vocation à devenir, à force d’entraînements, un virtuose de ces techniques : il devra, par exemple, être passé maître dans l’art de crocheter une serrure en un rien de temps, sans laisser aucune lui résister. J’ai, à ce sujet, une anecdote, qui pourra illustrer l’importance pour un agent d’être fertile en ressources s’il veut débloquer les situations les plus improbables. Alors que j’étais tranquillement en vacances en Asie, j’ai été sollicité de façon totalement impromptue par les services, à la demande d’un Ambassadeur tout récemment envoyé dans la région et quelque peu gêné aux entournures, afin d’être mis en présence d’un coffre-fort, dont son nouveau possesseur avait perdu le Sésame. Il avait un besoin impérieux d’y accéder, me dit-il, car il recelait des documents capitaux dont il devait prendre connaissance le soir. Il va sans dire qu’il n’avait pas à l’esprit que j’échouasse. Or, j’étais bien dépourvu, au moins autant qu’un touriste peut l’être, ce que d’ailleurs j’étais à ce moment-là. Je n’avais avec moi aucun instrument. La seule chose que je savais, c’est que mon Ambassadeur étourdi n'avait pas modifié la combinaison de son prédécesseur. Mais une information est parfois une clé. Le coffre était de fabrication française, et je connaissais les réglages constructeurs. J’ai alors prié ardemment pour que son précédent utilisateur n’ait lui non plus pas modifié la combinaison originale, ce qu’il aurait normalement dû faire, et j’ai joué mes numéros. Clic ! Le bruit de la serrure qui céda résonna comme une délivrance. Je n’étais pas peu fier quand je l’ai annoncé à mon solliciteur angoissé.

Pour en revenir à notre agent en formation, parmi les autres techniques qu’il devra acquérir, il faut encore citer la pratique de la "césarienne", qui lui permettra d’ouvrir des courriers sans que son destinataire ne s’en rende compte, ainsi que la réalisation en solo de filatures discrètes – les filatures à plusieurs sont incomparablement plus faciles.

Outre l’apprentissage de ces techniques, il subira encore un certain nombre d’exercice d’application, dont celui de devoir "loger" un inconnu croisé une seule et unique fois dans la rue. Il ne s’agit pas ici d’abriter cet inconnu, mais de recueillir des informations précises le concernant, dont l’adresse de son domicile, son identité, sa profession, le nombre de personne vivants sous son toit. L’agent devra y parvenir sans moyen de locomotion et sans recourir aux fichiers de police. Il ne pourra ainsi compter que sur ses seules forces pour glaner les indices recherchés : il devra procéder à des planques, à toute heure du jour et de la nuit, tourner dans les rues, sans attirer l’attention, se fier à son intuition, opérer par déduction, etc. Pour terminer sur ce chapitre, un ultime volet de la formation à aborder, non des moindres, est celui qui imposera à l’agent de repérer et de mémoriser dans l’environnement ambiant, nature ou milieu urbain, tout ce qui pourra le servir dans sa mission. Il devra ainsi identifier le lieu où il pourra rencontrer en toute sécurité son "Traitan » pour échanger sans contrainte avec lui ou lui remettre ou réceptionner un support portant un message codé. À ce sujet, l’agent et le Traitant doivent, tous les deux, pour ne pas attirer l’attention, disposer du même support : si en effet l’un ressort avec un support alors qu’il n’avait rien en arrivant, tandis que l’autre repart sans celui qu’il portait lorsqu’il est entré, la sécurité de leur rencontre en serait nécessairement compromise.

Dans le même objectif, les lieux de rendez-vous devront être modifiés à chaque fois et l’utilisation des moyens modernes de communication devra être proscrite. Il ne m’est possible que de lever un coin du voile sur la formation des agents, en laissant l’essentiel dans son ombre protectrice, j’espère, du moins, que j’aurais permis d’inspirer à l’égard de tous ceux qui s’engagent dans une telle voie tout le respect et toute l’admiration dus à leur détermination et à leurs talents.


Charles Marie Gébis

04/05/2023

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