La France, la Covid et le petit point sur le nez - Regard éloigné d’un Français d’Asie

13/04/2021 - 9 min. de lecture

La France, la Covid et le petit point sur le nez - Regard éloigné d’un Français d’Asie - Cercle K2

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Franck Desevedavy est Avocat aux Barreaux de Paris et de Taipei, Conseiller du Commerce extérieur et Arbitre CCI - Taiwan-Shanghaï, et exerce depuis 1996 en Asie.

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La France, la Covid et le petit point sur le nez

Regard éloigné d’un Français d’Asie

 

"Un pays étranger est un point de comparaison pour juger le sien".
Ralph Waldo Emerson, Les lois de la vie (1864).

"Le petit point sur le nez. (…) Au gré d’incidents infimes ou de traits ténus, le sujet voit la bonne image soudainement s’altérer, se renverser. (…) j’aperçois tout à coup un point de corruption", Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux (1977).

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Depuis le mois de janvier 2020, le monde fait face à l’une des épidémies les plus sérieuses de son histoire. Depuis maintenant plus d’une année, la France confine, "déconfine", "reconfine", entre couvre-feux et gestes barrières, masquée et nettoyée au gel hydro-alcoolique.

Ultracrépidarianisme aidant, nous sommes devenus épidémiologistes et spécialistes en maladies virales de syndrome respiratoire aigu sévère, chacun ayant un avis souvent péremptoire sur la maladie et sur ce qui devrait permettre de la combattre. La fermeture des cafés du commerce ne nous a pas interdit d’avoir un avis sur la politique de santé publique qui devrait s’imposer. 

Ceux qui nous gouvernent seront devenus experts des injonctions contradictoires, le maître des horloges nous inventant la boussole "septentrio-méridianopète", celle qui pointe le nord et le sud dans la même direction. Leur thérapie aura été la comparaison descendante (avec des pays plus incapables encore de lutter contre la pandémie), ce biais qui permet de relativiser les échecs, de se réconforter, voire de se réjouir.

Les faits sont la chose la plus obstinée du monde : nous allons bientôt dépasser les 100.000 décès du fait de la Covid-19, notre économie a connu une perte de croissance de plus de 8 points de PIB, nos entreprises et, plus généralement, les français sont laissés sans perspective crédible. Au 27 mars, seuls 11.4 % de la population a reçu une première dose vaccinale, alors qu’aucun vaccin n’est encore produit en France. Nos restaurants, bars, théâtres, cinémas, opéras, et autres commerces "non-essentiels" sont fermés et nul ne peut garantir quand cela pourra véritablement changer. Et pendant ce temps, l’Asie travaille, produit, s’amuse, et plus généralement vit presque normalement… sans baisser la garde.

Les faits sont la chose la plus obstinée du monde : au printemps 2021, la France et l’Europe vivent une situation qui ressemble tragiquement à celle du printemps 2020… Et, pendant ce temps, l’Asie progresse, désormais talonnée par les États-Unis devenus les champions de la vaccination. Pour un million d’habitants, le 22 mars 2021, Hong Kong aura connu 1.512 cas, le Laos 7, Taïwan 42, le Cambodge 104, la Thaïlande, le Sri Lanka 4.200, la Corée du sud 1.931, la Malaisie 10.230, le Japon 3.611, les Philippines 6.073, l’Indonésie 5.319, et la  France: 65.506 cas.

Les faits sont la chose la plus obstinée du monde : le mois d’avril 2021 est à nouveau le premier mois d’un confinement national.

Il nous faut accepter notre échec, provisoire à tout le moins, et reconnaître le succès des autres, même si rien n’est encore définitif. Essayons de nous regarder, sans nous préserver, sans nous accabler.

Affirmons tout d’abord que la France aura démontré savoir déployer un soutien financier à ses salariés, entreprises, commerçants, indépendants ou bénéficiaires de droits sociaux ; Bercy aura été efficace. Notre modèle social aura démontré que la solidarité n’attend pas les jours heureux. Et remercions encore et toujours nos médecins et l’ensemble des professionnels de la santé dont l’abnégation, la compétence et l’efficacité ont permis de sauver des vies, dans un contexte économique, humain et logistique en grande tension depuis de trop nombreuses années.

La France aura su soigner les malades, en réanimant les personnes, en intubant l’économie.

Saluons également nos enseignants et le personnel de l’Éducation nationale, en première ligne de l’épidémie, au contact d’une population nombreuse et, nous le savons désormais, fortement touchée quoiqu’asymptomatique, le tout sans être protégés par un mécanisme de vaccination prioritaire et systématique.

N’oublions pas la formidable "première ligne", des forces de sécurité aux pompiers, éboueurs, caissiers, et autres travailleurs véritablement essentiels.

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Pour le reste, probablement forts de notre histoire napoléonienne, nous aurons largement démontré qu’une absurdité n’est pas un obstacle et que l’histoire est une suite de mensonges sur lesquels nous sommes d’accord.

Quand la Chine reconnaît, avec retard mais dès janvier 2020, être confrontée à une épidémie grave nécessitant des mesures extraordinaires qui nous sont détaillées par le menu, le risque de contagion en France est qualifié de "très faible", en tout état de cause "nous sommes prêts" et Paris n’est pas en Italie, puisqu’en outre nous raillons nos voisins déjà débordés par le virus.

Alors que l’Asie est systématiquement masquée depuis de nombreuses semaines, nos dirigeants nous expliquent que le masque est inutile.

La Chine confine 0.80 % de sa population (11 millions d’habitants à Wuhan), puis 4 % de sa population (la province du Hubei). On nous explique qu’une démocratie doublée d’un état de droit ne pourrait verser dans cet excès, que le confinement par ailleurs favorise la contamination des populations, avant finalement de confiner 100 % de la population française.

Lorsque l’Asie ferme ou contrôle ses frontières ; nos gouvernants nous expliquent que le virus n’a pas de passeport.

Dès le premier trimestre 2020, aucun voyageur ne peut entrer en Chine, à Hong Kong, à Taiwan, au Japon et dans la quasi-totalité des pays d’Asie sans être obligatoirement et systématiquement testé à son arrivée (tests salivaires ou nasopharyngés), par un procédé donnant un résultat en quelques heures ; mais la France affirme que ces tests ne sont pas fiables. Jamais le doute ne viendra instiller l’idée qu’un test, même imparfait, est une arme utile quoiqu’insuffisante ; jamais ne sera évoqué le fait que la multiplication des tests (aux frontières, puis dans le pays) peut permettre d’atténuer in fine le caractère aléatoire des résultats.

La quarantaine (y compris pour les voyageurs non européens) n’aura jamais été véritablement appliquée, après avoir été ignorée pendant toute l’année 2020. Aucun pays d’Asie ne s’est privé de cet outil.

Les autotests sont distribués dans de nombreux pays (au Japon, dans des distributeurs automatiques). Mais chez nous, ils ne sont toujours pas autorisés et, quand ils le seront, (le 12 avril 2021 ?), espérons qu’ils soient disponibles.

Depuis le début de l’année 2020, nous avons systématiquement écarté toutes les mesures et outils pourtant largement utilisés hors de nos frontières et surtout en Asie (masques, tests, isolement, quarantaine, confinement, contrôle aux frontières, traçage, accroissement des services de réanimation, construction d’hôpitaux, etc.) avant finalement de nous y résoudre, puis de les promouvoir… tardivement… timidement.

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Et quelle arrogance, quelle ignorance, quel mépris pour les chinois et autres asiatiques de systématiquement s’entendre qualifiés de peuples disciplinés, vivant sous des jougs ou traditions autoritaires, qui seuls pouvaient accepter des mesures strictes et restrictives de leurs libertés pour lutter contre un virus "que l’on apprend à connaître» ! La souplesse et la soumission des asiatiques s’opposeraient à l’évidence à la liberté et à la fierté de notre peuple si différent des autres ? 

La réalité est malheureusement toute autre (sans qu’il soit nécessaire d’ignorer la spécificité du régime politique chinois).

D’une part, le Japon, la Corée ou Taïwan, pour ne citer que ces trois territoires sans élargir par exemple à l’Australie et la Nouvelle-Zélande, sont des démocraties parfaitement abouties lesquelles (au passage) ont impliqué leur parlement dans le processus décisionnel. Ces pays ont démontré, contrairement aux doutes exprimés par notre Président de la République, que la démocratie n’était pas porteuse de faiblesses dont il faudrait s’interroger.

D’autre part, et au risque de l’incohérence, nous pouvons difficilement critiquer le régime politique chinois en affirmant, d’une part, que son organisation a permis l’irruption de l’épidémie (puisque les prodromes de Wuhan auraient été étouffés) et défendre, ensuite, la thèse selon laquelle la République Populaire de Chine dispose d’outils et de moyens plus efficaces que ceux mis à disposition d’un gouvernement français. En outre, toutes les mesures prises en Chine ont finalement été adoptées dans les autres pays.

Il faut, par ailleurs, n’avoir jamais vécu en Asie pour évoquer la soi-disant discipline des chinois, des taïwanais, des thaïs, des indiens et de l’ensemble des pays de l’Asie du Sud-Est.  Si nos amis coréens et japonais savent effectivement faire preuve d’organisation, invitons nos dirigeants et experts à se promener dans les marchés de Taipei, de Canton, de Bombay, Bangkok ou Siem Reap ; ils y constateront immédiatement que la vie y est joyeuse, rieuse, insouciante, bruyante, et que ces bazars ou capharnaüms ne sont en rien contraires à ceux que nous apprécions.

Enfin, et surtout, ce sont bien les français qui ont démontré une discipline extraordinaire depuis mars 2020 et qui ont souffert de privations de leurs droits fondamentaux tout à fait significatives, dans le cadre d’un état d’urgence sanitaire permettant un processus décisionnel protégé par le secret : suppression ou limitation de la liberté d’aller et venir, d’entreprendre, de travailler, du droit à l’éducation, d’enterrer leurs morts, de se marier, de pratiquer leur  religion, de se réunir en famille, d’avoir accès à l’art et à la culture, de faire vivre leur association, etc. Comme si nos dirigeants avaient souhaité nous démontrer en une seule année que la limitation ou la suppression de nos libertés fondamentales n’avaient pas pour corollaire le renforcement de notre sécurité, sanitaire en l’espèce.

La France de Jules Romain, ce composé de démocratie et de bureaucratie n’a, pour cette crise, ni renforcé la démocratie, ni valorisé la bureaucratie.

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Finalement, les choses sont peut-être plus simples à comprendre.

L’Asie a démontré avoir préparé la survenance d’une telle épidémie que tout le monde savait inéluctable depuis plusieurs décennies et, surtout, depuis le SARS de 2003 et la grippe H1N1 de 2009. En outre, l’investissement récent dans la recherche médicale et pharmaceutique, ou dans les infrastructures hospitalières, a probablement participé à cette préparation.

L’Asie a démontré être extrêmement réactive dès l’annonce d’une nouvelle épidémie, et ce sans même attendre les recommandations de l’OMS : tests aux frontières, voire dans les avions ; contrôles aux frontières ; obligations du port du masque ; fermeture des bars, discothèques, restaurants ; quarantaines pour les voyageurs ; et finalement très peu de confinement (aucun au Japon ni à Taiwan ; limité à certains quartiers à Hong Kong, ou à la province du Hunan pour la Chine).

Les gouvernements d’Asie ont mis en place des mesures compréhensibles, cohérentes et constantes. Ce qui de France fut parfois pris pour de la discipline relevait à titre principal de la compréhension et de l’acceptation de règles dont la finalité n’était pas disputée. 

Enfin, l’Asie a prouvé l’efficacité du pragmatisme : si aucune mesure isolée ne peut assurément être efficace, l’addition et la multiplication des outils imparfaits de prévention est salvatrice. Peu importe que les tests ne soient pas suffisamment fiables, que les masques trop longtemps portés perdent en efficacité, que la fermeture des frontières ne garantisse pas la protection, que les lits d’hôpitaux massivement réquisitionnés ne soient pas au niveau espéré, etc. La vie en Asie nous apprend que ce qui marche en pratique peut être mis en œuvre avant qu’il soit démontré que cela fonctionne également en théorie.

En théorie, on nous affirme avoir fait le choix d’une stratégie visant "à vivre avec le virus". En pratique, notre absence de prévention et notre retard dans la réaction nous interdit toute autre "stratégie".

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Peut-être pourrons-nous un jour faire le bilan de cette crise, applaudir nos soignants et nos enseignants, féliciter l’État banquier et corriger l’impréparation et l’incurie pour le reste ? Peut-être trouverons-nous utile de nous interroger sur ce qui nous permet d’ignorer ex abrupto l’exemple de l’efficacité asiatique ?

Pour le signataire de ce billet d’humeur, français de l’étranger regardant son pays avec fidélité, fierté, parfois orgueil et finalement amour, la grande révélation de cette épidémie aura été "le petit point sur le nez", ce détail infime qui me laisse voir la figure de ce que je méprise… pour paraphraser Roland Barthes. 

Ce petit point sur le nez qui me pousse vers cette analogie au "tumulte amoureux" de mon pays, le percevant comme il est, avec le risque qu’il n’en reste qu’une version avilie, refusant encore à concéder que le sentiment violent que produit la vision du pays aimé dans une position servile me libère de l’illusion de la fusion… de cette déchéance que craint en chaque instant l’amoureux. 

Ce petit point sur le nez, je le nomme "arrogance", ce mélange d’ignorance et de mépris. 

Tout français qui sort de l’hexagone entendra inévitablement ses interlocuteurs tempérer l’admiration réelle de la France par le triste regret de cette arrogance qui partout nous précède. Jean de la Bruyère nous avait prévenus : à quelques-uns l’arrogance tient lieu de grandeur. Nous aurons été servis.

Alors, essayons de nous regarder, sans nous préserver, sans (trop) nous accabler ?

À moins finalement, invariablement, inéluctablement, que le petit point sur le nez ne persiste.

Franck Desevedavy

13/04/2021

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