Les crimes impunis et le risque de justice privée

05/02/2026 - 4 min. de lecture

Les crimes impunis et le risque de justice privée - Cercle K2

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Patrick Hamon est Commissaire puis inspecteur général honoraire de la Police nationale, auteur de Intime Décision, polar psychologique (Editions Atlande, oct. 2025).

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« Nul ne peut se faire justice à soi-même ».

Le vieil adage sous-tend le droit français qui consacre la justice comme un pouvoir régalien de l’État, confié à l’autorité judiciaire. Le citoyen attend donc de l’État que justice soit rendue.

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Un meurtre est un homicide volontaire. On l’appelle assassinat quand il est prémédité.

Les statistiques des meurtres

976 meurtres ont été commis en France en 2024, soit un taux de 1,4 meurtre pour 100 000 habitants (6 aux États-Unis, 2 au Canada, 1 au Royaume-Uni, 0,9 en Allemagne, 0,7 en Espagne*).

Qui tue et pourquoi ?

Les 15 % de part intrafamiliale des meurtres sont relativement constants depuis 10 ans.

Les 8 % de part de règlements de comptes enregistrés en 2021 sont montés à 16 % en 2023 et 13 % en 2024.

Le nombre des autres mobiles est relativement stable depuis 2009.

Où sont commis les meurtres ? (taux pour 100 000 habitants)

La société était-elle moins criminogène avant ?

A entendre les médias, on pourrait imaginer que le nombre de meurtres augmente, alors qu’en réalité, le taux français pour 100 000 habitants a été divisé par deux depuis 1993.

A Paris au milieu du XVIIe siècle, on a compté jusqu’à 372 meurtres par an (statistique de 1643) pour une population de 500 000 habitants, soit un taux de 74. Un tel ratio, rapporté aux 2 millions d’habitants de la capitale en 2024, approcherait 1 500 meurtres par an.

 

Les crimes sont-ils toujours punis ?

En 1643 à Paris, seulement 20 % des meurtres étaient élucidés et punis.

Le crime était presque parfait, film d’Alfred Hitchcock sorti en 1954, portait le spectateur à imaginer qu’il était difficile, voire impossible, d’assassiner quelqu’un sans commettre une erreur et finir ses jours en prison.

Un crime parfait est un acte dont l’auteur n’est pas identifié, pour diverses raisons :

  • pas de suspect, parce que le meurtrier a agi anonymement ou sous un pseudonyme, parce qu’il a utilisé des hommes de main… ;
  • pas de témoins, parce qu’ils n’existent pas ou ont peur de témoigner ;
  • défaut de preuves, parce que l’auteur est suffisamment malin pour ne pas en avoir laissé ou parce que la police n’a pas eu assez de temps ou de moyens pour en trouver…

En 2018 en France, la statistique était beaucoup plus favorable qu’au XVIIe siècle, avec 81 % d’élucidations après un an d’enquête. De quoi rassurer la population et donner un sentiment de justice rendue.

Ce taux a baissé à 78 % en 2019 puis était de 79, 72 et 69 % les années suivantes. Il est de 65 % en 2024, soit 175 élucidations de moins qu’en 2018.

Cette baisse est encore plus forte pour la plupart des crimes et délits.

L'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), au sein de la Direction nationale de la police judiciaire à Nanterre, enquête sur les cold cases, des affaires non résolues depuis 15 à 20 ans. Les enquêteurs reprennent le dossier à zéro avec un œil neuf, reposent toutes les questions, cherchent le détail qui n’a pas été relevé, le témoignage manquant, utilisent une technologie qui n’existait pas pour confondre les criminels, découvrir parfois le corps de la victime, apporter enfin aux familles et aux proches une réponse pénale qui leur permettra de faire leur deuil.
 

Le sentiment d’impunité

« Ce n'est pas la rigueur des châtiments qui prévient le plus sûrement les crimes, c'est la certitude du châtiment »

On doit cette affirmation au célèbre criminaliste italien du XVIIIe siècle Cesare Beccaria, auteur du fameux traité Des délits et des peines paru en 1764, fondateur du droit pénal moderne et opposant à la peine de mort.

Une société qui élucide moins de crimes, moins de délits, et qui, parallèlement « aménage » les peines d’emprisonnement prononcées par les juges au point de dispenser de prison certains auteurs, ne doit pas s’étonner de l’augmentation d’un sentiment d’impunité chez les moins respectueux de la loi.

Trop d’individus estiment aujourd’hui que la punition est de moins en moins certaine, voire évitable si on est plus malin que les autres, que le risque vaut d’être pris, et que, en cas d’échec, la sanction sera fortement atténuée et écourtée grâce au mode d’application des peines.

Contrairement au cinéma hitchcockien, les films et séries relaient volontiers l’idée que le criminel, surtout s’il est sympathique, n’est pas puni.

Beccaria dénonçait le cercle vicieux où les infractions moins punies se multiplient et leur nombre submerge les capacités de traitement de la police, de la justice et de l’administration pénitentiaire.

La solution ne réside pas dans des lois aggravant les peines dans le code pénal, d’autant plus qu’elles s’accompagnent souvent d’un alourdissement des procédures pour les enquêteurs et d’une complexification du droit. Celle-ci génère de surcroît des causes supplémentaires de nullité des actes.

La solution est dans la simplification tant attendue de la procédure pénale et dans la réelle exécution des jugements de l’autorité judiciaire.

 

La tentation de la justice privée

La propagation, dans la population, de l’opinion selon laquelle la justice n’est pas ou est mal rendue par l’État présente le risque d’une justice privée.

Soucieux d’assurer, au quotidien et au péril de leur vie, la sécurité des citoyens, les policiers y sont sensibles.

Mon roman Intime décision (Editions Atlande, octobre 2025) décrit les états d’âme d’une capitaine de police de la Brigade criminelle et de son chef confrontés à des crimes impunis. Inquiets des risques de récidives barbares, ils sont déchirés entre leur devoir d’assurer la sécurité des citoyens et ce que la loi interdit.

Ce polar psychologique est inspiré de faits réels et d’anecdotes professionnelles personnelles. Les personnages principaux sont fictifs mais synthétisent les réflexions de collègues que j’ai côtoyés.

Patrick Hamon

(*) Les statistiques de certains pays du monde sont peu fiables, souvent minorées, mais peuvent cependant atteindre et dépasser 50.

05/02/2026

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