Brouillage de Starlink en Iran : un révélateur des nouvelles conflictualités informationnelles

15/01/2026 - 11 min. de lecture

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Christophe Delhaise Ramond est Entrepreneur (Mind2Shake), expert dans le secteur de la Défense.

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Contexte : Starlink, dernier lien numérique lors des coupures

Début janvier 2026, l’Iran fait face à un black-out internet quasi total imposé par le régime en réponse à une nouvelle vague de manifestations nationales. Le 8 janvier au soir, les autorités coupent les réseaux internet fixes et mobiles, réduisant la connectivité intérieure à moins de 1 % de son niveau habituel.

Pour contourner la censure, de nombreux Iraniens se tournent vers Starlink, le service internet par satellite d’Elon Musk, indépendant des infrastructures nationales. On estime qu’environ 40 à 50 000 terminaux Starlink ont été introduits clandestinement en Iran au cours des deux dernières années. Officiellement interdits depuis une loi adoptée mi-2025, ces équipements constituent une véritable bouée de sauvetage numérique pour transmettre images, témoignages et informations vers l’extérieur.

Malgré les risques, la possession et l’usage de Starlink étant assimilés à de l’espionnage et passibles de lourdes peines de prison, de nombreux citoyens ont investi plusieurs centaines d’euros pour acquérir ces terminaux en contrebande. Comme en Ukraine ou dans d’autres contextes de crise, Starlink semblait initialement offrir une solution quasi inarrêtable, reposant sur une constellation de milliers de satellites en orbite basse, théoriquement capable de contourner les dispositifs classiques de censure étatique.

Cependant, depuis quelques jours, Téhéran s’attaque frontalement à ce qui apparaissait comme le dernier canal de communication échappant à son contrôle. En parallèle de la coupure d’Internet classique, le régime déploie des moyens techniques sans précédent pour neutraliser les terminaux Starlink disséminés sur le territoire. Cet épisode dépasse largement le cadre iranien et interroge la résilience réelle des constellations satellitaires civiles face à des États dotés de capacités avancées de guerre électronique.

Comment le régime iranien brouille le signal Starlink

Dans un premier temps, les autorités iraniennes auraient cherché à perturber le signal GPS utilisé par les terminaux Starlink. Chaque antenne ayant besoin du GPS pour s’orienter et se synchroniser avec les satellites, ce brouillage initial a suffi à dégrader la connexion de certains utilisateurs.

Très rapidement cependant, le régime est allé plus loin en ciblant directement les communications satellitaires elles-mêmes. Des émetteurs sophistiqués envoient de puissants signaux parasites sur les fréquences radio utilisées par Starlink, créant un bruit électromagnétique qui empêche les antennes au sol de communiquer avec les satellites. Il s’agit d’une attaque radiofréquence frontale visant à saturer les canaux de communication pour rendre la connexion inutilisable.

Ces dispositifs relèvent manifestement de capacités de guerre électronique de niveau militaire. Amir Rashidi, chercheur iranien en cybersécurité, indique que dès le début des manifestations, des signatures de brouillage inédites ont été détectées à grande échelle contre Starlink. Les équipements employés seraient capables d’émettre sur de larges bandes et à forte puissance, perturbant simultanément les flux Starlink et le GPS dans les zones ciblées.

Sur le plan technique, une telle opération serait difficilement soutenable à l’échelle nationale. Comme le souligne l’expert spatial Xavier Pasco, brouiller l’ensemble du pays nécessiterait des moyens énergétiques considérables et des stations émettrices facilement détectables. Le régime semble donc avoir opté pour une approche ciblée et mobile, concentrant ses efforts sur les grandes villes et les foyers de contestation. Les brouilleurs, possiblement montés sur des véhicules, permettent une couverture dynamique, quartier par quartier, plutôt qu’un brouillage continu de l’ensemble du territoire.

Brouillage technologique et contrôle physique du terrain

Le brouillage électromagnétique ne constitue qu’un volet du dispositif. Il s’accompagne de mesures de terrain visant à neutraliser physiquement les terminaux.

Plusieurs témoignages crédibles font état d’une traque active des équipements Starlink, notamment via l’usage de drones pour repérer les antennes installées sur les toits, suivie d’opérations de confiscation ciblées. La télévision d’État iranienne a diffusé des images de saisies présentées comme une « vaste cargaison d’équipements électroniques d’espionnage et de sabotage », montrant ce qui ressemble fortement à des récepteurs Starlink.

Le narratif officiel assimile systématiquement l’usage de Starlink à un complot étranger, évoquant l’espionnage au profit d’Israël ou de la CIA. Il convient de rappeler que ces accusations ne sont pas corroborées par des sources indépendantes et relèvent d’une rhétorique bien établie visant à délégitimer toute infrastructure de communication échappant au contrôle de l’État.

Origine des capacités de brouillage : une assistance extérieure crédible

Un point fait largement consensus parmi les spécialistes de la guerre électronique : l’Iran ne disposait pas, jusqu’à récemment, de capacités indigènes lui permettant de neutraliser efficacement un réseau satellitaire en orbite basse tel que Starlink.

La rapidité de mise en œuvre, la sophistication des effets observés et l’adéquation précise des moyens employés aux caractéristiques techniques de Starlink suggèrent fortement un apport extérieur, au minimum en expertise, probablement aussi en équipements.

La Russie apparaît ici comme un acteur central. Depuis 2022, Moscou a accumulé une expérience significative dans la tentative de neutralisation de Starlink sur le théâtre ukrainien. Si les premières tentatives ont été rapidement contournées par SpaceX, la Russie a progressivement développé des systèmes dédiés de guerre électronique. Des dispositifs tels que Tobol, puis plus récemment Kalinka, présenté fin 2024, illustrent cette montée en puissance. Kalinka serait capable de détecter un terminal Starlink actif à une quinzaine de kilomètres et de perturber directement ses communications, y compris dans des configurations proches de Starshield, la version militarisée du service.

La Chine constitue l’autre pôle de référence. Pékin considère depuis longtemps les méga-constellations occidentales comme une menace stratégique pour sa souveraineté informationnelle et militaire. Les travaux chinois sur les moyens de neutralisation des constellations, brouillage radiofréquence, cyberattaques, capacités antisatellites, sont largement documentés. La Chine dispose aujourd’hui de l’ensemble des briques technologiques nécessaires pour fournir des équipements hyperfréquence avancés ou un appui technique à des partenaires comme l’Iran.

Dans ce contexte, l’Iran apparaît moins comme un concepteur que comme un intégrateur et un utilisateur avancé, bénéficiant de transferts de savoir-faire issus de théâtres d’opérations extérieurs, en particulier ukrainien.

Les précédents : l’Iran n’innove pas, il capitalise

L’épisode iranien s’inscrit dans une trajectoire déjà observée ailleurs. Dès les premières semaines de la guerre en Ukraine, la Russie a tenté de neutraliser Starlink, largement utilisé par les forces ukrainiennes. Les premières tentatives de brouillage ont été rapidement contrées par Starlink via des mises à jour logicielles déployées en urgence, renforçant l’image de résilience du système.

Cependant, Moscou a poursuivi ses investissements, développant des capacités de plus en plus spécialisées pour contrer les constellations en orbite basse. L’Iran semble aujourd’hui capitaliser sur ces apprentissages, en les transposant dans un contexte de contrôle politique intérieur. Le brouillage de Starlink en Iran peut ainsi être lu comme une application domestique de doctrines et de capacités initialement développées pour des scénarios de confrontation militaire.

Une efficacité élevée, mais inégale

Les effets de cette campagne de brouillage se font sentir en l’espace de quelques heures. Dès le 9 janvier, environ 30 % du trafic Starlink en Iran est perturbé. Le soir même, ce chiffre dépasse les 80 %, rendant le service quasi inutilisable dans de nombreuses zones. Plusieurs ONG spécialisées et médias internationaux confirment une chute brutale du trafic, corroborée par des analyses techniques indépendantes.

Ce niveau d’efficacité a surpris de nombreux spécialistes. Amir Rashidi évoque un phénomène inédit à cette échelle, tandis qu’Alp Toker, directeur de NetBlocks, décrit un accès devenu erratique, avec quelques poches résiduelles de connectivité. Le brouillage reste en effet partiel et non uniforme, concentré sur les grands centres urbains et les zones de mobilisation. Dans des régions plus isolées, des fenêtres de connexion subsistent, exploitées ponctuellement par les utilisateurs.

Pour la population iranienne, l’impact est considérable. Documenter la répression, organiser les manifestations ou simplement communiquer devient extrêmement difficile. Certains militants passent des heures à attendre une brève accalmie du brouillage pour transmettre quelques messages ou images. Le gouvernement semble prêt à assumer un coût économique élevé pour maintenir ce black-out, estimé à plusieurs millions de dollars par jour, signe d’une forte fébrilité face à la contestation.

Contre-mesures et perspectives : un enjeu géostratégique et industriel émergent

La question des parades face au brouillage de Starlink est centrale, mais elle se heurte rapidement à des limites structurelles. À court terme, les utilisateurs iraniens de Starlink sont pour la plupart démunis : il n’existe pas de solution simple ou accessible permettant de contrer un brouillage militaire de forte puissance. Les terminaux Starlink commercialisés ne sont pas conçus pour résister à des attaques électroniques soutenues. Comme le rappelle l’expert spatial Xavier Pasco, « Starlink n’est pas un système militaire durci avec des communications sécurisées. C’est un système civil relativement facile à attaquer pour des experts en technologie militaire ». Contrairement aux systèmes militaires, qui reposent sur des fréquences sautantes, des étalements de spectre ou des modulations fortement résilientes, le protocole Starlink, pourtant sophistiqué, demeure vulnérable à un brouillage massif sur sa bande de fréquences. Tant qu’un brouilleur suffisamment puissant « crie » sur la même fréquence que le satellite, le terminal au sol reste incapable de distinguer le signal utile.

Du côté de Starlink, des marges d’adaptation existent néanmoins. L’entreprise a déjà démontré, notamment en Ukraine, une capacité remarquable de réaction face aux tentatives de brouillage russes, parfois en déployant des mises à jour logicielles en quelques dizaines d’heures. Il est donc plausible que Starlink travaille actuellement à de nouvelles contre-mesures, qu’il s’agisse de modifications de fréquences, d’améliorations des algorithmes d’annulation d’interférences ou d’un renforcement de la directivité des antennes afin de mieux filtrer les brouillages au sol. À ce stade toutefois, aucune annonce technique publique ne permet de mesurer l’ampleur ou l’efficacité de ces adaptations.

Sur le plan politique et symbolique, Elon Musk a indiqué avoir été alerté de la situation en Iran et s’être mobilisé pour tenter de restaurer la connectivité. Il a par ailleurs décidé de supprimer les frais d’abonnement Starlink en Iran, rendant le service gratuit pour les utilisateurs existants. Cette mesure vise à faciliter l’accès au réseau dès qu’une fenêtre de connexion apparaît, sans contrainte financière. Elle ne règle évidemment pas la question du brouillage, mais elle témoigne de la volonté de Starlink de s’inscrire, au moins partiellement, dans une logique de soutien à la liberté d’expression.

Du côté des usagers iraniens, les marges de manœuvre restent limitées et dangereuses. Certains utilisateurs tentent de déjouer les mécanismes de détection, en recourant à des VPN ou à des proxies pour masquer la présence de leur terminal. D’autres déplacent fréquemment leur kit Starlink afin d’éviter qu’un brouilleur directionnel ne cible durablement un point fixe. Lorsque le brouillage n’est pas continu, il s’agit aussi de profiter de brefs moments de répit, par exemple lorsque les brouilleurs sont temporairement éteints pour des raisons logistiques ou pour ne pas perturber les propres communications des forces de sécurité. Ce jeu du chat et de la souris est éprouvant, risqué, et souvent inefficace à long terme, mais il montre que le brouillage n’est jamais totalement hermétique.

Sur le plan international, l’initiative Starlink en Iran bénéficie d’un soutien politique explicite de la part de plusieurs responsables occidentaux. Des appels publics ont été lancés pour encourager Starlink à aider les Iraniens à maintenir une forme de connectivité. Le président américain Donald Trump a ainsi déclaré que les États-Unis se tenaient prêts à aider les manifestants et qu’il pourrait intervenir auprès d’Elon Musk pour améliorer l’accès à Starlink. Ces prises de position restent largement symboliques, mais elles s’inscrivent dans une pression diplomatique plus large exercée sur Téhéran.

À plus long terme, certains évoquent des options plus robustes, comme la fourniture de terminaux Starshield, version sécurisée et durcie de Starlink destinée aux usages gouvernementaux et militaires. Une telle option constituerait toutefois une escalade majeure, assimilable à une ingérence directe, et comporterait des risques politiques considérables. De même, l’hypothèse d’actions plus offensives visant à neutraliser les brouilleurs eux-mêmes, par des cyberattaques ou des opérations physiques, dépasse largement le cadre civil et reste, à ce stade, purement spéculative. Aucun élément public ne permet de penser que de telles opérations soient en cours.

Au-delà du cas iranien, cet épisode pose une question plus large et profondément géostratégique. Starlink est devenu un instrument de fait de soft power américain, porté par un acteur privé mais soutenu implicitement par l’écosystème stratégique des États-Unis. Sa centralité dans les crises récentes en fait à la fois un levier d’influence et une cible privilégiée. Cette situation ouvre un espace de réflexion pour d’autres acteurs.

Dans ce contexte, des alternatives comme OneWeb / Eutelsat prennent une dimension nouvelle. Portée par une gouvernance européenne et des liens plus étroits avec les États, la constellation OneWeb pourrait, à terme, offrir à l’Europe un levier de soft power numérique, fondé sur une connectivité satellitaire perçue comme plus neutre politiquement et plus étroitement articulée aux logiques de souveraineté. Encore faut-il que l’Europe assume cette dimension stratégique, en cessant de considérer les constellations uniquement comme des projets industriels ou commerciaux.

En définitive, le brouillage de Starlink en Iran marque un tournant. Il démontre que même un réseau satellitaire décentralisé peut être fortement entravé par un régime disposant de capacités avancées de guerre électronique. Cette victoire technologique reste toutefois partielle et coûteuse pour Téhéran, accentuant l’isolement du pays et fragilisant son économie numérique. Pour les manifestants, la résistance s’organise dans les interstices, exploitant chaque brèche du black-out pour maintenir un fil de communication.

Mais surtout, cet épisode aura des répercussions bien au-delà de l’Iran. États autoritaires, démocraties et acteurs industriels observent attentivement ce bras de fer, conscients que la connectivité satellitaire n’est plus seulement un service, mais un enjeu stratégique majeur, au cœur des rapports de force contemporains entre contrôle, influence et souveraineté.

Christophe Delhaise-Ramond

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15/01/2026

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