J'aime le café du commerce...

07/02/2021 - 2 min. de lecture

J'aime le café du commerce... - Cercle K2

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Philippe Bilger est Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la Parole.

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Au risque de décevoir tous ceux qui me prennent pour ce que je ne suis pas, j'aime ce qu'il est convenu d'appeler avec condescendance, voire avec mépris, le café du commerce, les entretiens spontanés, libres, limités et basiques qu'on tient sur beaucoup de sujets et qui créent, entre citoyens, une fraternité élémentaire qui ne se pousse pas du col.

Je raffole de la frivolité politique, de la futilité des scènes de rien. L'insignifiance ne me fait pas peur, au fond du dérisoire il y a parfois de l'or. J'adore les anecdotes qui en disent long, les historiettes qui nous éclairent, par le petit bout de la lorgnette, sur l'Histoire de France, les traits, les saillies, les mots d'esprit - le sénateur Pierre Charon est souvent cité -, tout ce que diffusent l'adhésion, l'ironie, l'indignation, la colère, la détestation, et même le simplisme qui offre de manière caricaturale un pays résumé.

J'aime le café du commerce parce que la démocratie se tient d'abord dans ces attitudes singulières ou collectives qui expriment ce que le peuple, dans ses composantes multiples et contrastées, a envie d'affirmer. Ce n'est pas forcément élégant mais c'est brut, immédiat, accessible et, dans ce registre, à écouter comme un enseignement radical sur l'état de la nation.

Je suis friand de ces détails, de ces propos présidentiels et ministériels rapportés en off, qui projettent une lumière sur les coulisses, sur le tissu républicain, sa substance au quotidien, ces incidents et ces polémiques sur lesquels le café du commerce se jette. Il arrive qu'on se trompe moins sur eux qu'avec de brillants et savants aperçus qui seront sans doute vite démentis par le réel.

J'entends bien que ce n'est pas une vision épique de la politique. Elle est devenue impossible dans cette période qui étouffe les pouvoirs sous le pragmatisme, les élans sous la gestion et le long terme sous les approches à courte vue. Les responsables n'ont plus le loisir pour élaborer demain et inventer une France débarrassée de ce qui l'entrave. Je devine qu'on évoquera Charles de Gaulle. Même lui serait empêtré dans un monde où la grandeur ne peut plus se créer, où l'espérance est au mieux de ne pas faire pire qu'hier.

On ne croit plus aux lendemains qui chantent : si on pouvait avoir juste des petits matins modestes et opératoires...

J'aime le café du commerce qui n'exige des politiques que ce qu'ils devraient donner évidemment, naturellement, sans avoir même besoin de l'annoncer dans un programme : l'honnêteté, la sincérité, la simplicité sans vulgarité et le dévouement absolu à la France.

Mon appétence pour cette politique du quotidien tient d'abord à ce qu'elle n'empêche pas l'autre, celle des concepts, des spécialistes, des experts, de la géopolitique, des prévisions prétendument infaillibles. Mais doit-on tellement se féliciter de l'existence de cette catégorie d'analystes, de professionnels de l'étude et de la critique de la chose publique alors qu'on sait qu'ils errent à proportion de leur avis péremptoire et qu'en définitive ils n'apportent aucune valeur ajoutée au sentiment populaire ?

J'assume que ma réaction relève du populisme et que pourfendre les spécialistes peut tomber dans une forme de démagogie. Mais peu importe. Si j'ai à arbitrer entre le café du commerce qui se trompe parfois en totale innocence et ceux qui affichant leur savoir se trompent trop souvent, je n'hésite pas : je me range du côté du premier.

La France va exiger de plus en plus de ses dirigeants futurs qu'ils lui inspirent de la confiance. Ils auront moins à dérouler un projet qu'à prouver la qualité de leur personnalité. Certains auront déjà un handicap !

Dans ce domaine capital, qui est intuition, psychologie, respect et pressentiment, le café du commerce ne sera pas le plus mal placé. Mais, de grâce, que la politique ne vienne pas l'instrumentaliser pour le faire servir à des fins dévoyées !

Philippe Bilger

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Article initialement publié le 01/02/2021 : voir le lien

07/02/2021

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