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Cambodge 1992 - Partie 1

Cambodge 1992 - Partie 1  - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Le Général (2s) Jean-Pierre Meyer a accompli une partie de sa carrière dans le renseignement et les opérations. Il a notamment été Directeur des opérations à la Direction du renseignement militaire, puis Directeur au Comité Interministériel du Renseignement au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Il a accompli, par ailleurs, plusieurs séjours en opérations extérieures, notamment à Sarajevo comme Commandant en second des forces multinationales.

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Cambodge 1992 - Partie 1

La nuit. Notre camp de base est installé en pleine campagne près d’un village, au sud de Phnom Penh. Au loin, nous entendons de la musique diffusée par des hauts parleurs. Il nous est impossible de déterminer s’il s’agit d’un mariage ou d’un deuil, les subtiles différences entre les chants locaux de réjouissance ou de lamentation nous échappent encore. De jeunes vietnamiennes s’étaient rapidement installées dans des tentes tout près du campement et proposaient leurs charmes. Interdiction est faite par le capitaine commandant la batterie de les visiter. Des "restes" d’unités khmers rouges sont réfugiés dans la forêt profonde, toute proche. Le pays nous est inconnu.

J’étais parti pour l’Extrême-Orient pour visiter une batterie du régiment que je commandais depuis quelques mois après mon départ de l’Elysée, le 68ème Régiment d’Artillerie d’Afrique. Cette batterie était insérée dans un bataillon d’infanterie engagé dans le cadre d’une mission onusienne de supervision des élections constituantes cambodgiennes prévues en mai 1993 qui devaient permettre la refondation du pays.

Le Cambodge était alors en proie à une interminable guerre civile, mais un espoir de paix s’était levé avec l’évacuation des forces militaires Vietnamiennes et la mise en place d’une autorité de tutelle émanant de l’ONU, l’Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge (APRONUC). Elle était chargée de diriger le pays jusqu’à la formation du gouvernement issu des prochaines élections. L’APRONUC était composée d’une force militaire avec un important contingent français. Depuis l’indépendance du Cambodge, la France avait toujours suivi avec intérêt et inquiétude l’évolution du pays. Elle a ainsi été la partie la plus mobilisée dans l’élaboration du plan de retour à la paix, signé le 23 octobre 1991 à Paris, et fourni à l’APRONUC un important bataillon d’infanterie qui avait notamment pour mission de mener des actions de sécurité et de formation au déminage.

La constitution de ce bataillon avait donné lieu à d’âpres discussions à l’État-major des Armées. Les partisans d’un bataillon composé exclusivement de professionnels de surcroit de la Légion Étrangère s’opposaient à ceux qui voulaient y intégrer une unité d’appelés volontaires (les Volontaires Service Long) : ceux-là voulaient "déprofessionnaliser" le bataillon afin de ne pas "refaire la Guerre d’Indochine". À l’époque, la conscription était toujours en vigueur. Leur position prévalut notamment à l’Elysée et le choix se porta sur le 68ème régiment d’Artillerie d’Afrique qui, semi-professionnel, comportait une batterie d’appelés.

J’étais très satisfait de commander ce régiment et retrouver ainsi le "terrain" que j’avais abandonné durant les trois années passées à l’Elysée. Cette mission au Cambodge me permettait en outre de retrouver le cadre opérationnel de l’engagement des forces. Il me fallut toutefois dompter cette nostalgie qui étreint tous ceux qui quittent un endroit où ils ont laissé une part d’eux-mêmes

Lors de la constitution de la batterie de Volontaires Service Long, ma première satisfaction fut de parvenir à convaincre, parmi les volontaires recherchés, de jeunes soldats d’origines étrangères qui avaient eu plusieurs fois maille à partir avec l’autorité militaire et qui orientaient leur vie dans des directions incertaines. Ils n’avaient pas le respect des règlements et plusieurs d’entre eux avaient déjà connu la prison. Je croyais néanmoins que cette mission dans un climat différent et loin de leur cadre habituel et de leurs fréquentations aurait sur eux un effet bénéfique, et je ne me suis pas trompé. Ils ont mené cette mission avec sérieux, engagement et professionnalisme, et sont revenus fiers de ce qu’ils avaient accomplis avec ceux qui étaient devenus leurs frères d’arme. Il n’était plus question entre eux d’origine ou de provenance : ils avaient été ensemble, dans un pays et une culture différente, au service de la France et de la paix.

Le camp de base de la batterie était donc installé au sud de Phnom Penh. Notre expérience du pays se révéla vite éprouvante. Bientôt, les subtiles modulations des lamentations du deuil n’eurent plus de secrets pour nous.

La population locale, en particulier la population rurale, était la cible d’exactions atroces commises par des milices armées en lutte, qui ravageaient le pays. J’assistai ainsi avec le capitaine commandant la batterie, dans un hôpital civil proche de notre camp où nous avions été rendre visite aux médecins militaires français qui le remettaient en ordre de marche, à une scène effroyable : une mère en pleurs transportait son enfant juché sur un vélomoteur, dont la jambe avait été traversée par une balle. Elle nous expliqua qu’au niveau d’un check-point, des "soldats" avaient essayé de la racketter et que, pour l’intimider, ils avaient tiré une balle dans la cuisse de son fils.

De telles scènes étaient malheureusement quotidiennes et allaient marquer d’une empreinte profonde les volontaires de la batterie. Ils étaient chaque jour les témoins passifs d’une nouvelle exaction commise par les différents groupes armés, sans pouvoir réagir, ni protéger la population civile. Ils n’en avaient pas l’autorisation. Ils croisaient ainsi des criminels de guerre sans pouvoir les arrêter ou constataient l’état de délabrement dans lequel vivaient les populations sans pouvoir les aider d’aucune façon.

Je porte en moi le souvenir d’un lieutenant, chef d’une section installée dans un village. Il était tous les jours sollicité par la population pour régler des litiges locaux, apporter une aide médicale ou un soutien matériel. Régulièrement, il assistait à des tirs de mortiers, en direction de la forêt où "se cachaient les khmers rouges", délivrés par une unité de l’"armée cambodgienne". Les obus atteignaient non les khmers rouges mais les bûcherons du village. La population suppliait le lieutenant d’intervenir. Il n’en avait ni les moyens, ni la mission.

Le capitaine s’ouvrit à moi de la difficulté qu’il avait de pouvoir expliquer à ses hommes le cadre restrictif de l’intervention de la mission onusienne, uniquement dédiée à la préparation des élections. La frustration de ses hommes était d’autant plus grande qu’avant leur départ, le Président de la République et le Ministre de la Défense avaient insisté sur le sens humanitaire de leur action, raison qui avait motivé leur volontariat.

J’eus l’occasion de partager cette frustration au Président de la République. Pour rentrer en France après ce court séjour d’observation de quelques semaines, je profitai d’une place dans l’avion présidentiel qui le ramenait en France après une visite officielle au Cambodge :

  • "Comment allez-vous, Colonel ? On m’a dit que certains de vos soldats sont engagés dans cette opération décidée par l’ONU.
  • Oui, Monsieur le Président. Ils font un excellent travail et sont fiers d’apporter une aide à cette population qui a beaucoup souffert. Ils constatent cependant beaucoup de souffrances sans pouvoir apporter une aide.
  • Vous avez raison. Quelle cruauté bien souvent envers les femmes et les enfants. Nous devons aider ce pays à retrouver la paix et la démocratie. Il lui appartiendra de se reconstruire. Nous pouvons être fiers de l’action de nos soldats. Vous pouvez le leur dire".

À suivre…

Général (2s) Jean-Pierre Meyer

Publié le 6 décembre 2020