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De Nice à Vienne : comprendre les terrorismes

De Nice à Vienne : comprendre les terrorismes - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Le Chef d'escadron Benoît Schnoebelen est Officier traitant à l’état-major des armées, spécialiste de l’environnement humain des opérations.

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Le procès du soutien logistique apporté aux attentats de 2015 n’est pas encore terminé que des terroristes frappent de nouveau sur le territoire français, en choisissant leurs proies à la sortie d’une école ou dans une église, en Autriche aussi et bientôt, à coup sûr, ailleurs en Europe. Il y a un changement de nature entre les commandos Merah, Abdeslam ou Koulibaly, encore visibles comme à Vienne récemment… et les jeunes fanatisés que les organisations djihadistes elles-mêmes peinent à situer dans le nuancier de leurs propres contradictions. Difficile de trouver une ligne cohérente entre le soutien à HTS en Syrie, Daesh au Levant… La lecture du fonds documentaire de certains terroristes "par destination" laisse perplexe. Le journaliste Wassim Nasr dénonce avec justesse le péché originel qui avait consisté à réduire les Merah de la première vague à de simples loups solitaires, autoradicalisés, un peu fous. Il fallait y voir au contraire les acteurs d’organisations intelligentes, utilisant des procédés rationnels. À l’inverse, les foules hostiles mobilisées sous tel ou tel prétexte, toujours pour en finir avec l’Europe, démultiplient le nombre des candidats potentiels pour un passage à l’acte. C’est que les ressorts activés par les premières organisations pour piéger leur propre communauté semblent produire leurs effets… Le terrorisme suicide est l’un de ces ressorts, et sans doute le plus abouti.

Dans la Balistique du martyre, comprendre le terrorisme suicide, je me suis interrogé sur ses invariants tactiques, opératifs et idéologiques, à partir d’une base de données qui laisse peu de place aux discours identitaires, victimaires ou eschatologiques. Les difficultés courantes que l’on a, tout simplement, à accepter de nommer un ennemi ne sont pas neutres. Pour qualifier l’ennemi, beaucoup parlent du "terrorisme", tantôt djihadiste, islamiste, radical… qualificatifs plus ou moins précis ou biaisés. Or, s’il y a des idées qui sous-tendent les actions, au bout du compte, ce sont des hommes qui agissent, avec des organisations et dans des environnements humains porteurs. En effet les terroristes participent à un objectif politique. Les idées seules ne sont rien. Il importe de comprendre comment elles sont mises en campagne, dans une démarche révolutionnaire, islamique certes, mais qui n’a au fond rien d’exotique.

S’il y a bien une chose qui met tout le monde d’accord, dans une communauté qui s’estime menacée, c’est la mémoire de ses martyrs, auto-sacrifiés pour la défense du sanctuaire et des croyances communes. Il faut donc chercher à comprendre la force narrative, la rhétorique qui a initié ce mouvement. À rebours des procès en extrémisme et des cris offusqués, comprendre les mécanismes rationnels qui déterminent les campagnes terroristes devient une urgence vitale. Regardez sur Twitter, combien les proches témoins de cette guerre de l’information appellent à l’étude (Nicolas Henin, Wassim Nasr, etc.) et combien les commentateurs éloignés des faits sont précisément ceux qui aboient le plus !

Le "martyre" est scandaleux, et susciter le scandale est justement un des objectifs du terrorisme, pour démontrer à quel point le monde ne tourne pas comme il devrait. Nous nous rendons compte que les organisations islamistes politiques ont bien appris et adapté les leçons des groupes terroristes marxistes. C’est un procédé "nivelant" qui avait été théorisé pour compenser la supériorité militaire occidentale et donc employé en Asie, en Amérique Latine et en Afrique. À cet égard, l’attentat de Lod à Tel Aviv par l’Armée rouge japonaise (!) ne fait plus figure d’incongruité historique un demi-siècle plus tard : toutes les idéologies révolutionnaires ont besoin de kamikazes, ou du sang des martyrs. L’objectif recherché est bien la polarisation de deux camps existentiels, révolutionnaire ou réactionnaire, rendant impossible de rester à l’écart du conflit.

Actuellement, la France se situe sur cette zone de bascule où une poussée réciproque aux extrêmes pourrait redessiner la société. L’attitude perçue des musulmans de France sera déterminante, car c’est parmi eux que le terroriste cherche à vivre "comme un poisson dans l’eau", à l’image de l’insurgé maoïste. C’est d’eux qu’il cherchera à obtenir le soutien logistique qui lui est nécessaire. Les premières réponses montrent que ce soutien est loin de lui être acquis. Aujourd’hui encore, une grande part des arrestations et des tentatives déjouées sont le fait de dénonciations des proches. Il n’y a pas actuellement de sanctuaire islamiste politique chez nous, et il n’y en aura pas si la France parvient à imposer un contre-discours efficace. La réponse sécuritaire est bien sûr immédiatement indispensable pour sauver des vies. Elle est aussi essentielle car son absence témoignerait d’un renoncement moral, plus dangereux encore. C’est ce que montre l’étude des ressorts conceptuels de nos ennemis, experts – à leur manière – en ingénierie psycho-sociale… En marge des actions de vive force, il est donc urgent aussi d’ouvrir des livres, avant que d’être tout à fait aspirés dans une spirale agitée par d’autres.

Benoît Schnoebelen

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https://ecoledeguerre.paris/livres/la-balistique-du-martyre/

Publié le 22 novembre 2020