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Enlèvements, rançons et dépendance énergétique

Enlèvements, rançons et dépendance énergétique - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Arnaud Emery est Docteur en Droit public sur les prises d’otages, ancien d’Anticip SAS. Il est Consultant à la direction des opérations pour Risk&Co Anticip Group.

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Depuis le début du printemps, deux incidents sécuritaires majeurs ont impacté des intérêts français. D’une part, l’attaque de Palma fin mars a obligé Total à cesser ses activités pour une durée indéterminée, ce qui emporte d’importantes conséquences économiques. Son mégaprojet gazier au Mozambique est situé à 6 km des combats, et s’il n’a pas été visé directement par les affrontements du 24 mars, il ne fait guère de doute qu’il constitue à court terme une cible de choix pour les insurgés. D’autre part, deux de nos compatriotes ont été enlevés dimanche 11 avril près de Port-au-Prince à Haïti avant d’être libérés dans la nuit du 29 au 30 avril. Depuis la libération à l’automne dernier de Sophie Pétronin jusqu’à leur capture, la France ne comptait pourtant plus aucun ressortissant retenu en otage, du moins officiellement. Si les conditions de leur libération ne sont pas encore connues, les ravisseurs haïtiens exigeaient un million de dollars pour la libération des deux religieux français. Ces deux incidents lèvent à leur manière le voile sur « le monde d’après », nous laissant deviner le siècle de crises qui nous attend, et constituent des signaux faibles à ne pas prendre à la légère.

Pour comprendre l’urgence de préparer des réponses résilientes pour y faire face, il faut admettre un triple postulat de départ aujourd’hui plutôt bien documenté. D’abord, si les êtres humains pris dans leur globalité n’ont jamais été aussi riches, l’écart de richesses entre les Occidentaux les plus aisés et les populations des pays en voie de développement n’a jamais été aussi grand. Les rapports de l’ONU ou des ONG comme OXFAM décrivent largement le phénomène. De plus, depuis les années 1970, un consensus se dessine lentement dans les sociétés civiles occidentales sur les bases du rapport du Club de Rome pour reconnaître que nous vivons dans un monde aux limites finies, probablement bientôt atteintes, peut-être déjà dépassées. Enfin, si l’économie mondiale obéit à des limites physiques, la croissance économique, le pouvoir d’achat et l’existence des classes moyennes dans nos sociétés reposent massivement sur l’accès abondant et peu onéreux à l’énergie depuis deux siècles. De toutes les énergies dont nous disposons, le pétrole reste la plus efficiente en termes de capacité à modifier l’environnement par volume extrait (voir à cet égard les travaux du GIEC ou du Shift Project). Or, le pic de production du pétrole conventionnel ayant été atteint en 2008 selon l’Agence Internationale pour l’Énergie, sa production décline désormais chaque année. Sur le long terme, il devient donc de plus en plus dur à trouver et coûte de plus en plus cher à extraire. Les énergies renouvelables, l’hydraulique et le nucléaire ne sauraient remplacer les énergies fossiles à court ou moyen terme sachant qu'elles ne représentent ensemble même pas 20% du mix énergétique mondial selon le GIEC.

À moins d’accepter une forme de décroissance, la France, comme tous les autres pays du monde, va donc devoir participer à une course à l’énergie au cours du siècle qui vient, pour simplement maintenir le niveau de vie actuel de sa population, peut-être aux dépens d’autres acteurs. Cela impliquera, en plus des nécessaires investissements dans le renouvelable, d’aller chercher de l’énergie et donc du pétrole ou du gaz moins accessible, plus loin et dans des zones plus dangereuses, moins familières qu’auparavant, où les inégalités de richesses feront plus que jamais de nos nationaux des cibles.

Les sociétés ou les ressortissants français qui se rendront dans ces zones pour les sécuriser, en exploiter les ressources ou œuvrer à leur développement seront fortement exposés au risque d’attaque ou d’enlèvement. Il en va de même pour ceux qui s’y rendront dans le cadre d’une activité humanitaire ou journalistique pour réparer ou pour documenter les dégâts issus des conflits militaires, économiques, idéologiques ou culturels auxquels nous participerons pour sécuriser notre approvisionnement en énergie.

Les groupes crapuleux qui prospèrent sur la misère sont en recherche constante de financements pour survivre dans des combats asymétriques face au pouvoir local, parfois soutenu par des forces armées internationales. Ils n’hésitent pas à recourir à l’ultraviolence : attentats, enlèvements, exécutions théâtralisées, pour obtenir un effet médiatique hors de proportion avec les dégâts effectivement causés. Les Occidentaux représentent à cet égard une valeur financière et médiatique inestimable pour ces « damnés de la terre ». Nos ressortissants sont souvent des proies faciles pour ces malfaiteurs car ils sont généralement mal protégés et mal sensibilisés aux risques locaux.

Pour ne prendre que les pétroliers français, Total retournera tôt ou tard au Yémen pour y trouver les ressources dont la France et le monde vont avoir besoin, peut-être bien avant que le pays ne soit complètement sécurisé, et l’entreprise aura d’autres mégaprojets dans des zones hautement volatiles comme au Mozambique. De son côté, Maurel & Prom opère dans le Sud tanzanien à la frontière mozambicaine, zone rendue particulièrement instable par les mêmes combats qui ont obligé Total à suspendre ses activités, peut-être pour plusieurs années. L’entreprise est également présente au Gabon où la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader. Une large part des opérations de Perenco s’y trouvent également. Cette dernière compte aussi beaucoup sur le Congo et la République Démocratique du Congo, deux pays qui devraient être durement affectés par le changement climatique au cours du siècle à venir. Ce raisonnement vaut tant pour nos industriels qui iront exporter le savoir-faire français en matière de développement durable, d’énergie verte, de structures de soins ou de développement administratif, que pour les ONG qui porteront assistance à tous les pays en crise.

Les crises écologiques, nées du changement climatique, affectent les moyens de subsistance de plusieurs milliards d’êtres humains qui ne disposent pas des infrastructures techniques ou sociales pour s’y adapter. Elles obligeront ces personnes soit à émigrer, soit à basculer dans la criminalité pour survivre. La France doit donc se préparer à faire face à une hausse des attaques et des enlèvements contre ses ressortissants comme conséquence de notre présence dans un monde de plus en plus instable, à mesure que les crises écologiques généreront des crises sécuritaires.

La décennie de piraterie au large des côtes somaliennes est une illustration récente particulièrement éloquente de la hausse des incidents sécuritaires et des kidnappings comme conséquence de crises écologiques. Cette criminalité est née d’une double responsabilité internationale et occidentale. Sous l’effet combiné de la pêche illégale par des chalutiers étrangers et de l’utilisation par certaines entreprises européennes des côtes somaliennes comme d’une décharge pour des tonnes de déchets toxiques, les stocks de poissons y ont été décimés, les habitants ont été contaminés et ont développé de graves maladies. In fine, les pêcheurs locaux n’ont plus été en capacité de subvenir à leurs besoins. Dans un pays ravagé par des années de guerre civile depuis les années 90, il n’a pas été compliqué pour des groupes crapuleux locaux de les convaincre de prendre pour cible tous les bateaux étrangers croisant au large de leurs côtes, au point de nécessiter l’intervention d’une coûteuse force internationale pour protéger le commerce mondial.

Toutes les prises d’otages au large de la Somalie n’ont pas abouti au versement d’une rançon par l’armateur ou par son assureur, certaines ont coûté la vie ou la liberté de tout ou partie des otages ou des malfaiteurs. Toutefois, en cas de succès, chaque pirate obtenait au moins 50 000 $ de sa participation à l’opération. Pour des pécheurs dont les revenus ne dépassent pas 5$ par jour, c’est l’équivalent en quelques semaines de trente années de labeur en tant que pécheur. Difficile de ne pas être tenté.

Si la situation s’est calmée en Somalie depuis quelques années, le même scénario se reproduit aujourd’hui presque à l’identique dans le Golfe de Guinée. Depuis que les habitants du delta du Niger ont vu leurs ressources issues de la pêche et de l’agriculture s’effondrer suite à l’importante pollution des eaux et des sols causée par les activités pétrolières dans la région, ils se sont tournés vers la piraterie pour survivre. De l’autre côté du continent, au Mozambique, la découverte des gisements de Cabo Delgado a conduit les autorités locales à exproprier les pécheurs et les fermiers locaux, les privant de leur subsistance et les poussant dans les bras des insurgés. En ce qui concerne Haïti, le pays est en proie à des crises multiples : politiques, sociales mais aussi climatiques, géologiques et écologiques. Son agriculture a été dévastée par les tempêtes mais également par l’érosion des sols issue de la déforestation, poussant ses populations dans une extrême précarité. Les mêmes causes reproduisent donc les mêmes effets.

Nous ne sommes pas prêts, parce que la doctrine française concernant nos otages est trop politique et pas assez rationnelle. Quand la France ne parvient pas à libérer ses otages par la force, elle paie systématiquement des rançons pour les faire libérer. Soit l’appareil d’État s’en charge directement, soit il demande explicitement ou implicitement à un tiers de le faire pour lui (« État ami », ONG, Entreprise) ce qui lui permet d’affirmer que « la France n’a pas payé de rançon ». De leur côté, les Anglo-saxons ont toujours eu une approche paradoxale du sujet. Ils se sont longtemps interdit de verser des rançons aux groupes jugés « terroristes » tout en structurant une véritable industrie de l’assurance du Kidnap & Ransom (couvrant la mise à disposition de négociateurs professionnels, le paiement des rançons, la perte de la rançon, etc.) dès lors que l’enlèvement est revendiqué par un groupe criminel, ces polices commencent d’ailleurs à couvrir le risque cyber.

Aujourd’hui il y a une grande hypocrisie française sur le sujet. Pour répondre à leur duty of care, la plupart de nos grands groupes couvrent leurs déplacements en zones à haut risque par des polices K&R, commercialisées par des assureurs anglo-saxons comme Hiscox, Liberty ou Chub qui font tous partie de la Lloyd's of London. Ce marché de l’assurance et de la réassurance leur ouvre un espace où ils peuvent notamment échanger en toute confidentialité. Cela leur permet de s’accorder pour abaisser au maximum le montant des rançons tout en maximisant les chances de survie des otages en partageant leurs carnets d’adresse des meilleurs experts du K&R par région. L’économie de leur business tient sur cette double contrainte. Ils n’ont aucun intérêt à faire gonfler le montant moyen des rançons ou à gérer la libération de l’otage en fonction d’un agenda ou d’un calendrier politique.

Il n’existe aucune offre française sur ce secteur, nos assureurs ayant l’interdiction de commercialiser ces polices au motif qu’elles participent au financement du terrorisme. Cette interdiction posée par principe à l’article L.421-2-2 du Code pénal a été rappelée explicitement aux assureurs par la Direction générale du Trésor en 2016 dans un communiqué intitulé « Lutte contre le financement de Daech ».

Sans occulter le débat autour du versement des « contreparties », la France doit repenser sa réponse aux enlèvements pour préparer les crises de demain qui ne seront pas nécessairement le fait de terroristes politiques dans la lignée de Septembre Noir ou d’Al- Qaida. Gérées par des professionnels du K&R, les montants des rançons sont extrêmement faibles comparé au coût de l’enlèvement pour les ravisseurs et permettent le retour sain et sauf des otages dans 97,5% des cas. Par comparaison le taux moyen de survie des otages français enlevés en Afrique et au Moyen-Orient depuis les années 2000 s’élève à un peu plus de 70% sur 68 cas recensés, après avoir passé (en moyenne) 253 nuits en captivité. L’écart n’est pas anodin.

Nous disposons dans notre pays d’un vivier d’excellents négociateurs. Les retraités des cellules de négociations du GIGN ou du Raid sortent relativement jeunes avant de poursuivre une seconde carrière dans le privé. Rompus à la gestion de crise et aux affaires de K&R, ils sont déjà régulièrement sollicités par les assureurs anglo-saxons pour intervenir sur des enlèvements, notamment en zone francophone. Il est temps de permettre à nos assureurs d’accompagner également leurs clients sur ces sujets, en s’appuyant sur le savoir-faire français en la matière. Cela permettra non seulement de dépassionner un sujet hautement politique en France en désengageant la puissance publique, mais également de sensiblement réduire le montant des rançons versées, d’augmenter le taux de sauvetage de nos otages, ainsi que d’encadrer et de structurer un business aussi sordide que nécessaire.

Manipulation du lien émotionnel qui unit des individus aux fins d’en obtenir une contrepartie par la force, la prise d’otage fait partie des expériences les plus traumatisantes et stressantes à l’échelle d’une vie humaine, tant pour les victimes, si elles ont la chance d’en réchapper, que pour leurs proches ou leurs collègues. Mettre en place aujourd’hui les structures et outils pour porter assistance demain à nos ressortissants exposés, c’est renforcer le contrat moral qui existe entre l’État, les employeurs (industriels, médias ou humanitaires) et les femmes et les hommes qui s’engagent pour faire la France à l’international.

Arnaud Emery

Publié le 3 mai 2021