Financer l’Innovation : une perspective historique

05/03/2024 - 6 min. de lecture

Financer l’Innovation : une perspective historique - Cercle K2

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Philippe Mourouga est VP International Partner Markets, Biogen Intercontinental Region.

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Financer l’Innovation : une perspective historique
 

Invention et inventeurs

Dans son analyse du développement des inventions et de l’innovation depuis le début du 19ème siècle, Joseph Schlumberger (1883–1950) a mis en évidence le lien entre inventeurs et investisseurs privés dans la mise au point de technologies de pointe. Dans cette optique, les inventions sont considérées comme des agents de transformation des économies axées sur l'innovation, le progrès technique permettant aux entreprises innovantes d’orienter l’histoire industrielle.

Joel Mokyr, pour sa part, a souligné l'importance des micro-inventions - inventions incrémentales - qui ont rendu possible cette mise au point de grandes inventions ou inventions de rupture. Cette continuité entre les micro-inventions et les inventions de rupture nécessite d'alimenter continuellement la recherche par un financement adéquat afin de permettre l'émergence d'innovations majeures.

Les brevets déposés par James Watt à la fin du 18ème siècle ont constitué une avancée majeure dans la technologie de l’époque et l’industrialisation du monde occidental. Les avancées scientifiques dans le domaine de la vapeur ont contribué à façonner l'image du début d'une nouvelle ère et ont contribué à construire un récit très simple autour de l'innovation, avec le défaut d’ignorer les hauts et les bas de la recherche et la nécessité d'explorer de nombreuses voies avant de parvenir à de grandes innovations transformatrices.

Au 19ème siècle, le contexte anglais de l'époque était capitaliste et les institutions adaptées au monde des affaires. Les brevets ont commencé à protéger les inventions et les inventeurs dès 1698 avec une exploitation des dites inventions dans une approche de marché concurrentielle. Les ingénieurs et les scientifiques étaient étroitement liés. Grâce aux brevets, les investisseurs ont commencé à appréhender l’importance de la science comme domaine d'investissement majeur, lançant un processus d'interaction vertueuse entre les hommes d'affaires, les inventeurs et les scientifiques. Les brevets accordés aux produits pharmaceutiques depuis le milieu du 19ème siècle sont, dans la continuité de cette approche, un privilège accordé aux entreprises pharmaceutiques en échange d'investissements dans la recherche et le développement de médicaments qui améliorent la santé des personnes, sauvent des vies et répondent à des besoins médicaux non satisfaits. Ils ont été conçus pour garantir un profit aux entreprises pharmaceutiques tant qu'elles développent des innovations au bénéfice de la santé. Par conséquent, les brevets, en plus de protéger l'invention et l'innovation, peuvent être considérés comme une preuve du contrat social entre les entreprises pharmaceutiques et la société dans son ensemble. Toutefois, le XXème siècle a initié un changement de cette dynamique en mettant au premier plan les besoins de rendement financier comme principale raison d'investir.

L'évolution de la science, depuis le stade précoce de l'invention et de l'innovation technique jusqu’à l’époque actuelle qui se caractérise par la mise au point de nombreuses innovations de rupture, appelle à repenser les mécanismes de financement de l'innovation scientifique. Ainsi, des questions sont soulevées concernant la durée des brevets, le rendement financier des entreprises privées à l’origine du développement de ces médicaments, l'impact budgétaire pour la société du lancement de ces innovations. Toutes ces questions sont étroitement liées entre elles.

 

Le modèle économique actuel de l'industrie pharmaceutique

En 2015, le public a été scandalisé par la multiplication par 50 du prix d'un ancien médicament après son acquisition par une start-up pharmaceutique. Ce fut le dernier clou dans le cercueil de la réputation de l'industrie pharmaceutique, et cela déclencha une réaction immédiate et violente de la part de toutes les acteurs de santé. Plusieurs années plus tard, ce médicament (le Daraprim) coûte toujours beaucoup plus cher qu'avant l'augmentation initiale de son prix. Le problème n'est pas tant le niveau exact de prix dont un industriel peut bénéficier, mais plutôt la raison d’être d’une telle augmentation, comme par exemple la nécessité d’augmenter la rentabilité du produit afin d’investir dans de nouveaux développements cliniques. Les actionnaires et l’ensemble des acteurs devraient avoir un véritable intérêt à contrôler ce type de comportement : les disparités d'accès dues à des mécanismes de tarification inacceptables isole l'industrie pharmaceutique de l'ensemble de la société et rende tout dialogue impossible. Une définition claire de ce que les entreprises doivent faire et ne pas faire est un élément éthique clé du comportement des entreprises en matière de prix des médicaments. Comme nous l'avons déjà mentionné, l'objectif historique du système des brevets est de promouvoir l'innovation en accordant des droits exclusifs et un juste retour à l'inventeur tout en ne favorisant pas une culture de "prise d'avantage", mais au contraire en créant une culture d'accélération de l’innovation.

Dans les années 1990 et au début des années 2000, le modèle économique de l'industrie pharmaceutique était caractérisé par de grandes entreprises diversifiées avec une large empreinte de R&D dans de multiples domaines thérapeutiques. Ce modèle s'appuyait fortement sur une approche marketing et commerciale classique, peu différente de celle d'une entreprise de grande consommation. Les économies émergentes participait peu à ce marché et n’impactaient pas les revenus des entreprises pharmaceutiques. Cette situation a radicalement changé entre 2000 et 2010 avec la baisse de la productivité de la R&D, l'augmentation des coûts de développement, l'influence accrue des payeurs dans la fixation des prix et la réduction de la période d'exclusivité des brevets. Les pays émergents ont pris une place de plus en plus importante dans cette économie du médicament dès cette époque et ne peuvent plus être ignoré ni sur le plan économique ni sur le plan éthique : permettre l’accès pour tous dans le monde à l’innovation médicale sans délai ne doit plus faire débat.

En conséquence, les rendements moyens escomptés ont diminué. La mentalité du "blockbuster", c'est-à- dire la recherche de la plus grande opportunité possible, quel que soit le domaine thérapeutique, est révolue depuis longtemps. La recherche de nouvelles inventions et la nécessité d'obtenir de nouveaux brevets constituent toujours une force motrice de l'industrie pharmaceutique. Toutefois, la nécessité de concentrer les moyens et les efforts afin d'obtenir un avantage concurrentiel clair devient une dimension cruciale. Cela explique en grande partie la transition actuelle vers un modèle allégé et ciblé, axé sur la recherche d'innovation de pointe, générant des revenus principalement dans le domaine de l’oncologie et des maladies rares. De même, l'importance décisive des marchés non américains et non européens est devenue une nouvelle réalité du business model. La demande de nouvelles thérapies utilisant des approches innovantes telles que l'immunologie, la thérapie génique, les thérapies à l'ARN, les cellules souche est une tendance majeure dans la dynamique à long terme de l'industrie pharmaceutique. L'accessibilité financière est un défi mondial de plus en plus important, de même que la fourniture d'un accès équitable et universel, d’autant plus critique dans les systèmes de santé largement financés par les patients et leur famille. La nécessité de nouveaux modèles de tarification tels la tarification échelonnée, les modèles basés sur la performance associés à une couverture sociale et sanitaire optimisée sont des éléments clés des nouveaux modèles commerciaux de l'industrie pharmaceutique. Outre ces nouvelles approches en matière de tarification, l'évaluation des entreprises par les investisseurs et leurs attentes éthiques joueront un rôle clé : dans le secteur de la santé, une entreprise doit-elle être seulement rentable ou rentable et motivée par l'innovation ainsi que par le contrat social visant à améliorer la santé pour tous ? L'innovation ne devrait-elle pas être l'élément clé de toute analyse financière ? En conséquence, le pipeline d’une entreprise pharmaceutique ne valant que par le nombre de molécules innovantes en développement, la notation des entreprises par les analystes devrait donc accorder une place majeure si ce n’est unique à ce ratio : le nombre total de molécules en développement importe peu si la plupart de ces molécules n’apportent pas d’innovation radicale. En conséquence, les entreprises présentant un portefeuille de molécules peu innovantes et dont la stratégie commerciale ne vise pas à maximiser l’accès aux médicaments pour tous ne devraient que marginalement bénéficier des financements du marché. Cette évolution vers une course accrue à l'innovation scientifique est un appel clair à l'innovation financière dans l'industrie pharmaceutique.

Philippe Mourouga

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Bibliographie

1. "Histoire des techniques", Liliane Hilaire-Pérez et al.

2. Mokyr, J. "A Culture of Growth : The Origins of the Modern Economy", press.princeton.edu.

3. Gabriel Galvez-Behar, Posséder la science, la propriété scientifique au temps du capitalisme industriel, Collection "En temps et lieux", Éditions RHESS, ISBN 978-2-7132-2853-7.

 

05/03/2024

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