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Appropriation des technologies et gestion de la performance sportive (le rugby professionnel en France)

Appropriation des technologies et gestion de la performance sportive (le rugby professionnel en France) - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Benoît Guyot est Product Manager au sein de Be Sport. Ancien joueur de rugby professionnel (Biarritz Olympique Pays Basque et au Stade Rochelais), il a été lauréat du Trophée K2 "Sport" pour sa thèse: "Appropriation des technologies et gestion de la performance sportive : sujet d'étude : le rugby professionnel en France". Il nous présente ici sa thèse.

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Les mutations qu’a connues le rugby ont entraîné l’émergence de tensions entre "l’ancien modèle", ancré dans l’amateurisme, et le nouveau, qui, lui, tend à sortir de ce mode de fonctionnement informel. Le socle de valeurs sur lequel s’est construit le rugby, amateur par essence, est aujourd’hui grandement remis en question par le besoin de professionnalisation. Les nouvelles technologies, généralement assimilées à ce nouveau rugby, qui pour ses détracteurs ont tendance à "mettre l’humain de côté", se voient, dans certains cas, être totalement abandonnées au profit de méthodes moins encombrantes. Les rôles de l’entraîneur et du manager, en position de leaders au sein de l’équipe, sont déterminants dans la capacité du club à se projeter avec de nouveaux outils. Le mode de fonctionnement et l’organisation du club découlent généralement de leur vision. À ce sujet, l’un des obstacles principaux à l’arrivée de la nouveauté dans les clubs repose sur la question du langage entre les leaders et les autres membres du staff. Il existe un besoin de traduction entre les entraîneurs, ou les managers, et les spécialistes des autres secteurs tels que les analystes ou les préparateurs physique. Les uns sont détenteurs d’une expertise empirique et d’une légitimité généralement acquise au cours de leur carrière, que l’on pourrait qualifier de connaissance implicite. Les autres sont détenteurs d’une expertise technique et de compétences acquises au cours d’un cursus académique précis, que l’on pourrait qualifier de connaissance explicite. Ce découpage du monde qui accompagne l’équipe dans sa performance donne lieu à une opposition forte du tacite, empreint de biais, et celui du pragmatisme scientifique davantage basés sur les faits. Notons à ce titre que l’utilisation de la vidéo, l’image étant un langage profondément universel, a connu une plus rapide appropriation par les acteurs puisqu’elle n’a pas posé de problème lié au besoin de traduction entre les différents pôles dédiés à la performance.

Ce que l’on peut retenir du travail mené est que le phénomène d’institutionnalisation a un impact fort sur l’adoption des technologies au sein des clubs, mais un impact faible sur le processus d’appropriation par les acteurs. La présence des outils technologiques est grandement liée au champ profondément institutionnalisé d’une discipline qui ne s’est professionnalisée que récemment, notamment par phénomène d’isomorphisme mimétique entre les entités. Le processus d’appropriation nécessite que l’on s’intéresse en particulier aux caractéristiques des organisations et aux caractéristiques des acteurs qui les composent. La question de l’apprentissage, de la compétence mais aussi de la culture, voire de la tradition, est revenue de manière récurrente lorsque l’on s’est penché sur le rapport que l’individu est susceptible d’avoir avec les nouvelles technologies.

Finalement, ce qui ressort de cette opposition nous mène à affirmer que les facteurs les plus importants dans le processus d’appropriation reposent sur la capacité des leaders à faire preuve d’ouverture quant aux outils susceptibles de les aider à décider. Trop souvent la nouveauté a été assimilée à une menace remettant en question la présence même de l’entraîneur concerné, puisqu’elle sous-entend que sa perception de l’environnement est incomplète par nature. N’oublions pas que nous avons à faire à un sport qui, de par sa complexité et ses différents niveaux d’analyse, ne se laisse que difficilement apprivoiser par les technologies. Le point commun entre les individus ayant intégré les nouvelles TIC à leur fonctionnement repose finalement dans leur capacité à se former à l’utilisation des nouveaux outils sans que cela ne représente une menace, mais plutôt une ressource. C’est aujourd’hui le cas de toute la démarche qui vise à préserver et optimiser le corps des athlètes. Nous constatons que l’appropriation est grandement encouragée par exemple par l’approche presque triviale qui vise à optimiser le capital humain, c’est-à-dire les joueurs. En résumé, le champ institutionnel définit l’espace technique. Cet espace semble objectiver et améliorer la performance en s’appuyant majoritairement sur des démarches de préventions des blessures (utilisation optimale du capital humain) ou de préconisations stratégiques. Tous à armes égales, seuls les acteurs marginaux tirent leur épingle du jeu. La chance reprend son espace, cela séduit. L’incertitude finale, qui découle de l’isomorphisme, n’est absolument pas remise en question par l’arrivée et l’appropriation des technologies. Cette incertitude, essentielle à l’intérêt que l’on manifeste au jeu, a en revanche été déplacée dans une zone qui n’est dorénavant plus ni celle du corps des joueurs, ni celle des méthodes d’entraînement et d’accompagnement de la performance mais simplement celle du contexte de la rencontre qui conserve un caractère profondément aléatoire.

Benoît Guyot

Publié le 5 juin 2021