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Le devoir d’influence contre l’idéologie

Le devoir d’influence contre l’idéologie - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Emmanuel Bloch est Directeur de l’information stratégique chez Thales et Professeur Associé à l'Université de Panthéon-Assas (Paris 2).

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Les toutes récentes polémiques autour de la politique climatique européenne sont révélatrices à la fois de la faiblesse de la politique d’influence française sur des sujets pourtant essentiels et de la capacité de l’idéologie à l’emporter sur la raison, même au plus haut niveau de l’Europe. Au final, c’est malheureusement l’environnement qui en subit les conséquences. 

Fin mars, le Président Macron et six autres pays européens ont solennellement écrit à la Commission européenne afin que l’énergie nucléaire soit prise en compte dans la future politique climatique et énergétique.

Plus précisément, le cœur de l’enjeu est le fameux règlement sur la taxonomie, adopté le 18 juin 2020 par le Parlement européen et qui est censé indiquer ce qui est "vert" - et donc susceptible de bénéficier des investissement "durables" de ce qui ne l’est pas. Or, le texte final, qui doit être présenté fin avril par la Commission européenne, ne prévoit pas, semble-t-il, d’inclure l’énergie nucléaire, au grand dam de l’État Français et d’EDF alors que le gaz, lui, serait bien inclus dans cette taxonomie. Cette décision d’exclusion du nucléaire serait bien évidemment catastrophique pour cette industrie car celle-ci aurait beaucoup plus de difficulté alors à trouver les financements essentiels à son développement.  

Au-delà de la polémique sur ce qui est "vert" ou pas, cet évènement est particulièrement significatif sur plusieurs points.

Tout d’abord, sur l’incompréhension française des règles d’influence. Cela fait près de 3 ans que ce projet de taxonomie a été lancé. Un groupe d’experts technique a été créé en 2018 avec une seule  entreprise française parmi 35 membres (le Groupe SEB) mais deux agences de notation extra-financière américaines (Bloomberg et MSCI). Or, comme le dit un proverbe bien connu des influenceurs, "si vous n’êtes pas à la table des négociations, c’est que vous êtes au menu". Pour le coup, l’industrie nucléaire européenne, reposant principalement sur des groupes français, était absente. Et le résultat a bien été à la hauteur de cette absence.

Seul moyen de "rattraper le coup" désormais, faire intervenir le plus haut niveau de l’État. En l’occurrenc, cela est monté jusqu’au Président de la République, qui avait sans doute d’autres ambitions que de défendre le nucléaire en plein vote de la loi "Climat et résilience". Le fait que 6 autres États se soient réveillés aux cotés de la France va peut-être aider à faire passer la pilule, mais rien n’est assuré, ce type de manœuvre de dernière minute faisant fi de 3 années de travaux, de commissions et de rapports européens étant généralement peu apprécié des autres pays et acteurs qui, eux, ont pris le temps de s’impliquer dans l’élaboration de cette taxonomie. Il aurait été tellement plus simple que la filière nucléaire et l’État français s’impliquent dès le début du projet ou, autrement dit, développent une vraie politique d’influence.

Deuxième enseignement de cette taxonomie : le climat pèse peu devant l’idéologie. En effet, si l’exclusion du nucléaire était prévisible, la France étant un des seuls grands acteurs européens à défendre cette filière, en revanche, la possible inclusion du gaz comme énergie "de transition" a surpris beaucoup de monde. En effet, si l’électricité produite par du gaz est plus propre que celle au charbon, elle est néanmoins loin d’avoir un bilan carbone neutre. La raison de cette étrange décision repose probablement sur le fait que, sans le gaz, il est difficile de développer une énergie "verte", car les sources d’énergies éoliennes et solaires ne produisent de l’électricité que de façon intermittente. Seule solution donc pour pallier cela : disposer de centrales électriques thermiques capables de démarrer au quart de tour dès qu’il n’y a plus de vent ou de soleil. En un mot, des centrales au gaz. Et tant pis si le bilan final en terme de CO2 de l’éolien et du solaire plus du gaz est bien moins bon que celui du nucléaire ! Et, surtout, tant pis si la politique "climat" européenne finit par favoriser le réchauffement climatique par idéologie antinucléaire.

Un comble quand même pour une taxonomie dont le premier objectif était la lutte contre le réchauffement climatique !

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Emmanuel Bloch

Publié le 8 avril 2021