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Libres propos sur l'interdisciplinarité

Libres propos sur l'interdisciplinarité  - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Le Général (2s) Jean-Pierre Meyer a accompli une partie de sa carrière dans le renseignement et les opérations. Il a notamment été Directeur des opérations à la Direction du renseignement militaire, puis Directeur au Comité Interministériel du Renseignement au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Il a accompli, par ailleurs, plusieurs séjours en opérations extérieures, notamment à Sarajevo comme commandant en second des forces multinationales.

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Revaloriser l’approche interdisciplinaire
 

Une évidence à réaffirmer

L’interdisciplinarité jouit aujourd’hui d’une certaine vogue, certes heureuse, mais qui n’est pas sans interroger. Elle est défendue par les personnalités les plus différentes, et les plus éminentes, et nombreux sont ceux qui s’entendent à sonner la charge à l’hyper-spécialisation. 

Ne faut-il pourtant pas s’inquiéter de ce besoin de vanter les mérites de l’interdisciplinarité ?

Je lisais récemment un article qui rappelait qu’une loi avait cru devoir ajouter au célèbre article 212 du Code civil, qui prévoyait que "les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance", qu’ils se doivent désormais "mutuellement respect, fidélité, secours, assistance". D’un premier abord, cet ajout paraît salutaire. Le respect est sans conteste un devoir matrimonial à protéger. Cependant, à la réflexion, peut-on réellement dire que ce progrès textuel est la marque d’un progrès social ? Que devons-nous penser d’une société qui est obligée de codifier la notion de respect, si ce n’est que celle-ci ne relève malheureusement plus de l’évidence ?

Dans un registre tout différent, celui de l’armée, la règle veut que le soldat "présente ses respects" à son Colonel. Il ne s’agit naturellement pas d’un signe de soumission, mais de la marque de reconnaissance de son chef. Elle indique que le soldat respectera les ordres qui lui seront donnés, jusqu’à la limite la plus extrême, c’est-à-dire au sacrifice de sa vie. Ce respect dû au chef n’est cependant pas issu d’un fondement textuel, mais participe de l’esprit même de l’engagement militaire, le don de soi à plus grand que soi, la Nation. Or, le soldat attend de son chef qu’il le mène au "succès des armes de la France", en préservant sa vie. Le respect du soldat pour son chef fait ainsi corps avec cet engagement et la force de leur lien repose moins sur une consigne écrite que sur leur confiance réciproque. 

Le chef se devra à cet engagement s’il veut maintenir ce lien de respect. Il lui appartiendra de préserver la vie de ses hommes sans faire échouer la mission. À Saint-Cyr, lorsque j’étais élève-officier, une partie importante de notre formation militaire était consacrée à la préservation de la vie de nos hommes, avec comme impératif "zéro mort dans nos rangs". Dans sa réflexion opérationnelle, le chef doit ainsi intégrer des éléments transverses et pondérer différents facteurs, les plus importants de tous étant le poids particulier de la vie de ses hommes et le respect qu’ils lui portent. 

Le respect est à l’origine de toute solidarité, de toute entreprise, de tout compagnonnage, de toute union – il est la particule élémentaire de toute société. Le besoin d’en faire sans cesse le rappel dans les discours est sans doute un signe de sa perte de valeur dans les faits – a-t-on besoin de faire sonner les mérites de ce qui est largement admis et partagé ?

Il en est, à mon sens, de même de l’interdisciplinarité, dont le regain d’intérêt sur le plan intellectuel signale, en réalité, sa perte de crédit au profit du développement des compétences spécialisées.

 

Le fondement de toute civilisation

La multiplication des discours prônant l’importance de l’interdisciplinarité a, cependant, permis une prise de conscience du problème de l’hyperspécialisation – et de la fin des humanités – et ouvre la voie à des remèdes. Ce sujet est d’autant plus important que la démarche interdisciplinaire est, à mon sens, civilisationnelle, car elle relève de la formation des esprits. 

Il faut retrouver cette capacité à raisonner par analogie, à s’inspirer d’autres sources que celles dans lesquelles nous puisons habituellement. La culture générale est évidemment un puissant levier, mais elle doit être complétée de façon plus opérationnelle par une démarche interdisciplinaire.

Il faudrait réapprendre à construire des filières de professionnels reposant sur le triptyque : 1°) pratique intense pour se spécialiser ; 2°) périodes de prises de recul, voire de reprise d’étude, pour nourrir sa pratique avec des méthodes et des enseignements d’autres disciplines ; 3°) enseignement ou transmission du savoir aux nouvelles générations de professionnels. 

Ce parcours de développement permettrait, selon moi, d’atteindre la distance critique nécessaire pour devenir des professionnels à la fois efficaces et humains, mais aussi des citoyens plus avisés. 

L’exemple militaire pourrait, ici, être source d’inspiration.

L’officier français, tout au long de sa carrière et de son avancement, reçoit, à peu près tous les 7 ans, une formation qui le prépare ou le confirme dans la fonction nouvelle qu’il occupera : Saint-Cyr, école de formation pour apprendre à commander, École d’État-major pour apprendre à rédiger des ordres, École de Guerre pour acquérir des méthodes de raisonnement opérationnel, Centre des Hautes Études Militaires pour assurer des fonctions du niveau politico-militaire français et international. 

À chaque étape de cette formation continue, qui peut durer pour certaines plusieurs années, l’officier fait part de son expérience dans ses fonctions passées, réfléchit sur l’évolution de la société française, s’informe sur l’évolution du contexte international dans lequel il sera vraisemblablement amené à intervenir. Il s’agit de périodes profondément enrichissantes, où se mêlent retrouvailles entre amis, échanges et réflexion, et partagent d’expériences de nos anciens.

 

Une dimension improductive

La démarche interdisciplinaire présente aussi une dimension improductive dont nos sociétés ont besoin. Le tout productif est, à mon sens, une folie. L’improductif est une respiration, une libération de l’enfermement que l’on peut ressentir à trop s’enfermer dans une spécialité. Cette démarche n’est pas non plus sans efficacité : elle permet parfois de trouver des issues a priori inaccessibles ou des solutions inintelligibles avec les outils et les moyens de notre spécialité. Elle peut donc in fine résoudre les problèmes sur lesquels les spécialistes butent. 

Mais, si la démarche interdisciplinaire paraît, en elle-même, incontestable, sa valeur n’est cependant pas quantifiable, d’où sa perte de crédit dans une société où règnent les indicateurs de performance. Les filières qui valorisaient le plus cette démarche sont ainsi celles qui ont été le plus dévalorisées ces dernières années au nom de l’efficacité, ce qui me paraît être une grave erreur. 

J’ai appris, au cours de mes cinquante années d’activités, que, souvent, par souci ou nécessité de prendre un peu de repos, nous étouffons nous-mêmes l’énergie qui fait de nous des êtres à part. Chacun de nous, au fond, et depuis le plus jeune âge, recherche un sens à sa vie, une direction à suivre. Je suis intimement convaincu que l’étude, la réflexion, l’ouverture à toutes les disciplines, des lectures éclectiques, peuvent aider un jeune esprit à s’orienter dans son chemin de vie et à épanouir toutes ses potentialités...

Général Jean-Pierre Meyer

Publié le 28 mars 2021