Plaidoyer pour la mise en œuvre d’une Grande Diplomatie de l’Union Européenne

13/01/2026 - 53 min. de lecture

Plaidoyer pour la mise en œuvre d’une Grande Diplomatie de l’Union Européenne - Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Olivier Gramail est Auditeur de la 54ème Session Nationale Armement et Economie de Défense (AED) de l’IHEDN.

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« Les ambassadeurs ne disposent ni de vaisseaux de guerre, ni d’infanterie lourde, ni de forteresses ; leurs seules armes sont les mots et le sens des opportunités » (Démosthènes).

Introduction

Depuis l’agression russe contre l’Ukraine, le 24 février 2025, qui marque le retour de la guerre de haute intensité sur le continent européen et, plus récemment, avec la parution de la nouvelle National Security Strategy (NSS) des Etats-Unis en novembre 2025[1], l’Europe se trouve brutalement contrainte de constater son immense fragilité stratégique. Institution conçue pour bénéficier d’une Mondialisation heureuse, l’Union Européenne (UE) se trouve contestée sur les fondements mêmes qui avaient fait la force de son modèle depuis la fin de la Guerre Froide : sa souveraineté supranationale et sa sécurité, largement garanties militairement par les Etats-Unis au sein de l’Alliance Atlantique ; sa capacité d’action adossée sur sa puissance économique et commerciale ; son modèle de démocratie libérale et ses dispositifs sociaux pourvus par les États-providence la composant. Avec la parution de la NSS, « les Etats-Unis doutent qu’une Europe qu’ils disent en pleine décadence, menacée « d’effacement civilisationnel » et « subvertissant » la démocratie, que cette Europe-là soit digne de compter parmi leurs alliés » d’ici 20 ans[2].

De fait, les Européens ne peuvent plus considérer comme un acquis indéfectible la protection américaine pour assurer une sécurité qui avait été presqu’entièrement déléguée depuis 1949. En effet, loin d’être un brûlot fantasque ou d’être une « correction nécessaire et bienvenue effectuée par le Président Trump » [3], la NSS de novembre 2025 vient conforter clairement le pivot stratégique vers l’Asie initié par les administrations précédentes. En répondant aux questions_ 1- Que devraient vouloir les USA ? 2- Quels sont les leviers et moyens nécessaires pour atteindre ces objectifs stratégiques et 3- Comment connecter les finalités et les moyens dans une stratégie nationale de sécurité viable ?_la NSS formule de facto une « Grande Stratégie » (au sens de Basil Liddell Hart[4]) ou une « Stratégie intégrale » (au sens du Général Poirier). Prônant un « réalisme flexible »[5], la NSS réaffirme le principe de « Retranchement » (« Retrenchment »)[6] sur les intérêts vitaux des USA, avec notamment la nécessité d’avoir une plus grande part à leur défense assurée par les alliés (« Burden-Sharing, Burden-Shifting »[7]), une sécurité économique obtenue par un rééquilibrage du commerce international (« Balanced Trade »), la sécurisation de l’accès aux ressources stratégiques et critiques actuelles et futures_y compris par une quasi-prédation[8]_, la domination énergétique, la réindustrialisation de l’économie américaine (« Reshoring »).

Parallèlement, la Russie poursuit vis-à-vis de l’UE une politique étrangère très agressive, marquée par des provocations et tests quasi-quotidiens « sous le seuil de la guerre » (violations de souveraineté par des survols d’aéronefs plus ou moins identifiés, cyber-attaques ; coercition énergétique ; désinformation et actions hybrides contre ses voisins, en particulier sur le flanc oriental de l’Europe). L’endoctrinement militaire, depuis plusieurs années, de la société russe et notamment des plus jeunes[9], l’instrumentalisation des minorités russophones dans une logique irrédentiste s’inscrivent dans une stratégie globale russe, avec l’appui tacite de la Chine de Xi Jinping, de remise en cause de l’ordre sécuritaire européen.

Plus que jamais face à ce double choc stratégique, les Européens semblent « tétanisés » et divisés, pris entre la tentation du déni de la fin de la « Pax Americana » ou des velléités agressives russes visant in fine à « faire exploser l’OTAN » et l’incapacité de repenser, dans le temps moyen et long, un retour dans les flots tumultueux de l’Histoire.

Or, à terme, l’Union européenne ne pourra préserver ni son autonomie politique, ni la sécurité de ses citoyens sans se doter d’un « grand dessein » stratégique[10], une Grande Stratégie Européenne. La clef de cette transformation se trouve autant dans des capacités militaires autonomes et crédibles que dans l’émergence d’une diplomatie et d’une gouvernance européenne repensées. Si, dans une vision post-historique, l’UE s’est avant tout bâtie sous la férule des figures du « banquier et du juriste », elle ne pourra pas assurer sa résilience sans un rééquilibrage des rôles en faveur du «Militaire  et du Diplomate». La prise de conscience ou le sursaut en faveur d’un réarmement massif, et le plus rapide possible, des Européens étant une réalité[11]pour laquelle il n’est plus nécessaire de « plaider », l’article se concentrera davantage sur la nécessité d’élaborer stratégie diplomatique réaliste, de nature à permettre à l’UE de progressivement façonner son environnement stratégique, continuer de gagner le temps nécessaire à la constitution de capacités de défense dissuasive lui permettant de protéger ses intérêts vitaux (qui restent à définir et affirmer).

De nombreux ouvrages ont été récemment publiés afin de présenter une analyse politique[12] ou historique[13] en faveur du retour à une diplomatie réaliste et stratégique synchronisant objectifs nationaux (ou de coalitions) et moyens objectifs disponibles, en priorisant la survie et les intérêts vitaux plutôt que le prosélytisme inefficace des valeurs démocratiques libérales, certes estimables, souhaitables et devant être défendues par la collectivité des citoyens pour eux-mêmes, mais dont l’imposition par la force armée a démontré son inefficacité au début du XXIème Siècle (tentatives « néo-conservatrices » de « Regime Change » en Irak, Libye, Syrie, Afghanistan…). Dans cette « lignée »,  l’article s’appuie de façon succincte sur quelques exemples historiques, arbitrairement choisis pour leur « résonnance » apparente avec la situation européenne actuelle pour tenter d’en retirer des enseignements conceptuels en prenant divers critères d’analyse stratégique et politiques notamment proposés par des penseurs ayant écrit sur le lien entre Diplomatie et Force Militaire[14] et ce, afin d’en dégager quelques pistes d’actions à destination des décideurs politiques européens.

 

I. Fondements conceptuels d’une Grande Stratégie européenne

Définitions de la Grande Stratégie

Le concept de Grande Stratégie (« expression autant appréciée des théoriciens qu’elle est méprisée par les praticiens »[15]) est un concept géopolitique que l’on doit à Basil Liddell Hart qui la définit comme « l’art de coordonner toutes les ressources d’une nation ou d’une coalition — militaires, économiques, diplomatiques et morales — en vue d’atteindre l’objectif politique de la guerre, mais également de préparer la paix qui suivra ». Dans la continuité de la pensée de Clausewitz[16], cette conception élargit la stratégie au‑delà du champ strictement militaire pour l’arrimer à la finalité politique et à la maîtrise du temps long : La grande stratégie articule, dans le temps long, tous les moyens d’une puissance (militaires, économiques, informationnels, juridiques, symboliques) pour atteindre un but politique ; la diplomatie en est l’instrument premier en temps de paix comme en crise, car elle façonne l’environnement, distribue les coûts/risques et ouvre des issues crédibles entre l’ultimatum et la guerre. Placer la diplomatie au cœur de la grande stratégie ne peut donc pas être considéré comme de l’irénisme pacifiste, mais comme une mise en cohérence avec la finalité politique de l’action de force. 

Avant lui, dans « l’Art de la Guerre », Sun Tzu conseillait au Général de viser « l’excellence suprême » consistant à soumettre l’ennemi sans combattre (shì, potentiel situationnel). Celle-ci est obtenue par compréhension profonde des motivations et des faiblesses de l’ennemi, ainsi qu’une grande habileté tactique pour le mettre en échec sans recourir à la force brute. Les leviers à employer sont notamment la démonstration stratégique de la force pour dissuader l’ennemi d’engager le combat, le renseignement, la ruse mais aussi l’usage de la diplomatie qui facilite cette compréhension et permet l’obtention de gains politiques avec une économie de moyens humains et militaires. 

Le général André Beaufre prolonge cette intuition en parlant de stratégie totale, entendue comme la “dialectique des volontés” dans un monde nucléaire et idéologique. Pour lui, la Grande Stratégie implique de hiérarchiser les moyens de pression — militaires, psychologiques, diplomatiques, économiques — pour obtenir un effet cumulatif sur la volonté de l’adversaire, tout en préservant la cohésion interne. Cette vision insiste sur le caractère fondamentalement politique de la stratégie et sur l’importance de la manœuvre indirecte.

Les travaux contemporains sur la sécurité et la puissance européennes, notamment ceux de Thierry Balzacq, insistent sur la notion de “politique de puissance par les normes” et sur le paradoxe d’une Europe qui exerce une influence normative sans disposer d’une véritable culture stratégique. 

En synthèse, la Grande Stratégie peut être définie comme la capacité d’un acteur politique à déterminer des fins explicites (son « dessein » en matière de puissance[17]), à organiser l’ensemble de ses moyens dans la durée et à articuler ses instruments de puissance au service d’un récit politique qui fonde sa légitimité. Pour l’Union européenne, entité « supranationale », cette définition pose immédiatement la question de la subjectivité politique : qui parle, qui décide, au nom de quelle communauté et de quel projet historique ?

Composantes et prérequis d’une Grande Stratégie

Une Grande Stratégie repose d’abord sur une vision politique de long terme, qui dépasse les alternances gouvernementales et les cycles électoraux. Dans le cas européen, cette vision devrait intégrer au minimum trois horizons : la protection du territoire et des citoyens, la préservation d’un modèle de société démocratique et social, et la capacité à peser dans la configuration multipolaire du XXIᵉ siècle. Sans ces finalités hiérarchisées, la mobilisation des moyens reste fragmentaire.

Ensuite, une Grande Stratégie implique la mise en cohérence de plusieurs instruments :

  • Les instruments militaires, incluant la dissuasion (nucléaire et conventionnelle), les forces conventionnelles, les capacités cyber et hybrides.
  • Les instruments diplomatiques : réseaux d’ambassades, participation aux organisations internationales, politique d’alliances et de partenariats.
  • Les instruments économiques et technologiques permettant d’assurer résilience et souveraineté: commerce, sanctions, contrôle des investissements, politique industrielle et énergétique.
  • Les instruments informationnels et culturels permettant d’assurer la cohésion des populations face aux tentatives de manipulation informationnelle extérieures : narration stratégique, diplomatie publique, lutte contre la désinformation.

Enfin, un prérequis essentiel réside dans la légitimité et la culture stratégique partagée. Une Grande Stratégie ne peut se maintenir sans l’adhésion minimale des élites politiques, des citoyens et des forces armées à un diagnostic commun sur les menaces et les priorités. Pour l’Union européenne, cela suppose un travail de longue haleine sur la convergence des perceptions sécuritaires entre États membres (notamment entre les Etats situés sur la ligne de frontière orientale et les pays de l’Ouest Méditerranéen par exemple), travail que les crises successives ont commencé à amorcer sans l’achever. 

Si Paul Valéry a écrit que « l’Histoire justifie ce que l’on veut, n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient des exemples de tout et donne des exemples de tout », nous suivrons néanmoins le conseil de Thucydide en recherchant des « analogies » au travers de quelques exemples historiques[18].

 

II. Cinq leçons historiques pour penser une diplomatie stratégique pour l’Union Européenne.

La Ligue de Délos : la mutualisation de la défense mais le piège de l’hégémonie militaire

Suite aux victoires de Salamine et de Platée, alors que le péril perse continuait cependant de constituer une menace latente omniprésente, Athènes initia en 477/478 av. J.C la création de la Ligue de Délos[19] (« diplomatie des serments »), afin de garantir la liberté de navigation en Mer Egée et assurer la sécurité des cités grecques. 

L’objectif initial est clair : faire preuve de résilience collective et empêcher un retour des invasions perses en mutualisant les contributions militaires et financières des cités grecques. Du point de vue de la Grande Stratégie, la Ligue de Délos illustre les potentialités et les risques de la mutualisation de la défense. En effet, Athènes parvient à organiser une stratégie militaire cohérente (avec plusieurs victoires clés comme celle d’Eurymédon en 468 av. J.C), mais en imposant sa domination maritime et au prix d’une évolution progressive vers l’hégémonie et la domination sur ses alliés, qui s’apparentent de plus en plus à des vassaux. Ainsi, les cités membres de l’alliance avaient l’obligation, soit de fournir une contribution militaire directe en troupes et en navires, soit devaient s’acquitter du paiement de plus en plus lourd d’un tribut annuel (« phoros »). Dès l’origine, Athènes a assuré le contrôle opérationnel de l’Alliance puis n’a pas hésité à transférer le Trésor de Délos à Athènes ou à réprimer par la force les cités de Naxos ou de Thasos qui avaient tenté de faire sécession. Ainsi, progressivement, Athènes a utilisé sa supériorité militaire, moins pour garantir la sécurité collective que pour imposer sa volonté et transformer ses alliés en vassaux. La transformation d’une alliance défensive en empire pose la question de la légitimité et de la réversibilité des engagements : lorsque les contributions deviennent une contrainte, la cohésion stratégique se fissure.

Pour l’Union européenne, la Ligue de Délos offre une double leçon. D’une part, la mutualisation des moyens de défense est possible et peut produire un effet stratégique supérieur à la somme des contributions individuelles. D’autre part, cette mutualisation doit s’accompagner de mécanismes de gouvernance qui évitent toute perception d’hégémonie ou d’injustice durable entre membres, faute de quoi la Grande Stratégie se retourne contre elle‑même. L’analogie avec la position des Etats membres de l’UE au sein de l’OTAN[20], notamment depuis la publication de la récente NSS est cependant assez frappante. Dans le cadre de la relation USA/UE actuelle, il est possible de parler « d’emprisme »[21](définie comme une emprise consentie dans laquelle les Européens, tout en se croyant encore partenaires, sont de facto totalement tributaires d’une puissance qui, non seulement les domine, mais qui, dans une logique quasi maffieuse, intimide et brutalise ses alliés, leur fait payer un alignement politique, commercial et budgétaire en échange d’une protection incertaine). Sortir du déni est déjà un moyen de commencer à résister à cette « arsenalisation des dépendances »[22]. Du temps va être cependant nécessaire pour rééquilibrer la situation.

La fin de la Ligue de Délos est intervenue avec la signature de la paix de Callias (449 av. J.C) marquant la fin des hostilités avec la Perse. Si la volonté américaine était de facto de « transformer l’OTAN en Pacte de Varsovie » (Gilles Gressani) en s’emparant, y compris sans exclure l’option militaire, du Groenland, cela signifierait potentiellement, outre pour l’Europe la perte d’une partie de sa « profondeur stratégique », mais également la fin de l’Alliance Atlantique[23].

La Leçon d’Archidamos II : de l’importance de la notion de patience stratégique.

Archidamos II, roi de Sparte lors des premières années de la Guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.), incarne une leçon intemporelle de patience stratégique à travers son discours rapporté par Thucydide dans La Guerre du Péloponnèse. Face aux pressions des alliés spartiates pour déclarer la guerre à Athènes, il plaide pour une délibération mesurée et une préparation minutieuse, anticipant un conflit long et épuisant. Cette posture pragmatique contraste avec l'empressement impulsif et l’hubris incarnés par Sthénélaïdas, révélant les vertus de la retenue et de la délibération dans la stratégie militaire et diplomatique. 

Dans son allocution, Archidamos exhorte les Spartiates à ne pas se précipiter : « Nous ne devons pas décider en un jour une question qui concerne tant de vies et de fortunes, mais délibérer calmement. » Il argue que Sparte excelle dans la guerre longue, où la discipline l'emporte sur l'impulsion, et prédit que les Athéniens résisteront grâce à leurs murailles et leur thalassocratie. Malgré son expérience – il évoque les campagnes passées –, il est ignoré par l'assemblée, emportée par la fièvre belliqueuse, menant à l'invasion de l'Attique en 431.

La patience d'Archidamos repose sur une évaluation réaliste des asymétries : Sparte domine la terre, Athènes la mer, rendant une victoire rapide improbable sans préparation. Il s’agit de maitriser le temps et d’éviter les emballements livrant l’initiative à l’adversaire pour différer la bataille jusqu’à ce que l’avantage de préparation conduise à la supériorité militaire. Confrontée à la menace d’une « prise en étau multipolaire », l’UE dispose d’options stratégiques limitées et doit les mettre en œuvre, par une diplomatie commune, pour gagner le temps utile pour recouvrer une capacité d’autosuffisance et de résilience stratégique.

L’Empire byzantin : la Realpolitik diplomatique comme substitut à la puissance brute (stratégie de l’endiguement flexible).

Après 476 ap. J.C, l’Empire byzantin, héritier oriental de Rome, est confronté pendant des siècles à une succession de périls permanents : Goths, incursions slaves, Avars, expansion arabe, montée de la puissance ottomane, interventions des Croisés. Ses ressources militaires, financières et démographiques sont souvent inférieures à celles de ses adversaires, ce qui l’oblige à compenser par une sophistication diplomatique exceptionnelle avec une stratégie de survie qui a permis à Byzance de tenir sur plus de mille ans. Byzance a développé une véritable “Grande Stratégie diplomatique” reposant sur une cohérence exceptionnelle entre les leviers militaires et diplomatiques et articulant plusieurs instruments. 

Ainsi, sur le plan militaire, l’armée de Byzance fut réformée autour du système des Thèmes avec la volonté de privilégier la défense en profondeur, aux confins de l’Empire et l’utilisation de stratégies indirectes (manœuvre et utilisation d’armées de « proxys »). Le socle de la défense byzantine était assuré par un véritable art des fortifications (par exemple les fameux murs de Théodose protégeant Constantinople, qui ne deviendront obsolètes qu’avec l’avènement de la poudre à canon).

La stratégie militaire était complétée par une véritable stratégie diplomatique, considérée comme un « outil de guerre non cinétique » qui s’est mise en place par un véritable « art de l’or » consistant à acheter la paix par le versement de tributs aux chefs barbares aux marches de l’Empire afin de gagner du temps, détourner les menaces et parfois les inciter à s’attaquer entre eux (« diviser pour mieux régner »). Pour être efficace, la diplomatie byzantine s’est immédiatement appuyée sur l’organisation du Renseignement au sein d’un « Bureau des Barbares » mais également sur une logique que l’on qualifierait aujourd’hui de « soft power » au travers de l’Evangélisation des voisins (Slaves, Bulgares) et l’exploitation du prestige religieux de Constantinople mais aussi par la production d’un récit impérial universel avec l’ambition, sur le long terme, d’intégrer et assimiler les ennemis potentiels dans la sphère byzantine. Dans une logique de « realpolitik », Byzance a utilisé largement les mariages impériaux et les traités comme des outils diplomatiques cruciaux, rendus crédibles par une force militaire crédible et dissuasive, l’objectif principal étant d’éviter l’épuisement des ressources dans des guerres incertaines. La diplomatie était ainsi conçue comme le prolongement naturel de la défense, comme une véritable « technologie de survie pour économiser les forces ».

Cette combinaison a permis à l’Empire Byzantin de survivre bien au‑delà de ce que ses moyens purement militaires auraient autorisé et sa chute en 1453 s’explique avant tout par une non-adaptation à la révolution technologique de l’artillerie mise en œuvre par un ennemi puissant et unifié (les Ottomans), dans un contexte d’isolement diplomatique (rupture avec les cités et royaumes occidentaux).

Par analogie, pour l’Union européenne, l’exemple byzantin met en lumière la possibilité d’une Grande Stratégie fondée prioritairement sur la diplomatie, surtout lorsque la masse militaire demeure limitée ou dispersée. La leçon ne consiste pas à imiter les pratiques byzantines, mais à comprendre que la diplomatie peut constituer le cœur de la puissance d’un acteur, à condition d’être cohérente, dotée de ressources et inscrite dans un horizon politique clair.

La cité de Ferrare : stratégies d’équilibre dans un système de puissances

Au XVIᵉ siècle, la petite cité de Ferrare, petit Etat tampon, faisait face à une menace existentielle d’absorption par ses voisins immédiats bien plus puissants qu’elle, qu’il s’agisse de Venise, Milan et surtout les Etats Pontificaux. Sa Grande Stratégie, pour assurer sa survie et son indépendance s’est construite en tenant compte d’un environnement d’équilibre de puissances instables. Sur le plan militaire, Ferrare a développé une capacité militaire défensive de haute qualité pour maximiser l’effet de dissuasion en réalisant de lourds investissements dans ses fortifications et son génie militaire, mais aussi dans une artillerie de pointe, pour rendre la cité difficile à prendre et rendre intolérable le coût d’une invasion. C’est en veillant à s’assurer qu’une attaque militaire aurait un prix politiquement inacceptable que Ferrare a su donner du poids et de la crédibilité à sa diplomatie.

C’est par « l’art des alliances de bascule » (« switch-hitter diplomacy ») que Ferrare a su assurer longtemps son indépendance et éviter l’absorption. Sa diplomatie fine, faite d’alliances fluctuantes, de neutralités calculées et de concessions ponctuelles s’est construite autour d’une forme « d’équilibrisme permanent » consistant à s’allier systématiquement avec la puissance la plus apte à contrebalancer la menace la plus immédiate (France[24] ou Espagne contre les Etats Pontificaux par exemple) et en construisant des « réseaux d’influence puissants » mis en place par la famille des Estensi au sein des différentes capitales européennes.

Ferrare illustre la stratégie de l’acteur intermédiaire dans un environnement multipolaire : incapable de s’imposer par la force, la cité tire parti des rivalités entre grands pour préserver son autonomie. La diplomatie devient un art de la manœuvre permanente, mobilisant à la fois les ressources symboliques (mécénat, culture de cour), économiques (commerce, fiscalité) et politico‑militaires (fortifications, alliances défensives limitées). Cette grande stratégie de Ferrare aurait pu continuer de produire ses effets de résilience si, en 1598, du fait de l’extinction de la ligne directe des Este, n’avait pas permis la dévolution directe de la cité aux Etats Pontificaux.

Transposée à l’Union européenne, cette expérience souligne l’intérêt d’une posture d’équilibre, mais aussi ses limites. A terme, l’UE pourrait utiliser les rivalités entre grandes puissances — États‑Unis, Chine, Russie, Inde — pour élargir ses marges de manœuvre, mais au risque de se réduire à une diplomatie de survie si elle n’assume pas un projet propre et une capacité de coercition minimale.

France et Angleterre face à la menace nazie (1933–1940) : l’échec de la politique d’apaisement.

Face à la montée de l’Allemagne Nazie entre 1933 et 1940, puissance révisionniste et menace idéologique expansionniste, la France et l’Angleterre ont été confrontées au dilemme de savoir s’il fallait la confronter immédiatement ou tenter de gagner du temps par la mise en place d’une diplomatie d’apaisement afin de reconstituer des capacités militaires crédibles. La stratégie d’apaisement, incarnée par la signature des accords de Munich de 1938, fut la voie choisie et illustre de manière tragique le risque existant, en matière de Grande Stratégie, lorsque la stratégie diplomatique se trouve déconnectée de la stratégie militaire. En effet, la diplomatie d’apaisement, consistant à accorder des concessions territoriales irrédentistes fondées sur la croyance qu’Hitler était rationnel et accepterait une désescalade de la crise internationale une fois ses demandes satisfaites s’est avérée être un leurre. De manière évidente pour le dictateur, cette diplomatie d’apaisement est surtout apparue comme un « cache-misère » destiné à masquer une impréparation militaire (notamment en matière de production d’avions de combat et de chars) et une timidité politique de dirigeants démocratiques confrontés à des populations majoritairement pacifistes. La lenteur de l’effort militaire, essentiellement de nature défensive (ligne Maginot), les tergiversations pour ne pas intervenir et faire respecter les clauses du Traité de Versailles (non-intervention lors de la remilitarisation de la Ruhr en 1936) puis des Accords de Munich (Invasion de la Bohême-Moravie en mars 1939) rendirent la force militaire des alliés absolument non crédible aux yeux d’Hitler.

Sur le plan diplomatique, cette période révèle les dangers d’une stratégie purement réactive, qui alterne concessions et mises en garde verbales, sans articulation à un plan de long terme et ce, face à une menace idéologique existentielle révisionniste pour laquelle la réponse ne peut pas être celle de la négociation sans l’affirmation d’une force militaire crédible (ligne rouge claire et capacité opérationnelle de mobilisation militaire des alliés).

Pour l’Union européenne, l’entre‑deux‑guerres rappelle que l’accumulation d’initiatives diplomatiques ponctuelles, réactives et non-coordonnées ne suffit pas à constituer une Grande Stratégie crédible et dissuasive. Sans consensus politique sur la nature de la menace, sans déclinaison opérationnelle en termes de capacités et de posture, sans narration commune à l’opinion publique, la diplomatie reste une parole désincarnée. La lecture de l’Etrange Défaite de Marc Bloch montre que, face à un ennemi adaptable (capable d’ajuster en permanence ses moyens et ses objectifs au sens de Liddell Hart, d’articuler ses ressources avec agilité), le découplage des leviers de puissance, le dogmatisme intellectuel et un esprit bureaucratique rigide, conduisent immanquablement à un effondrement.

 

III. Union Européenne en 2025 : le défi de l’Autonomie Stratégique.

La menace du « Retranchement » (« Retrenchment ») américain

Les annonces réitérées de retrait stratégique américain de l’OTAN transforment déjà radicalement le cadre stratégique de l’Union Européenne. Même si ce retrait s’effectue de manière graduelle depuis la Présidence Obama, celui-ci semble s’accélérer très fortement avec le second mandat du Président Trump et ses déclarations tonitruantes qui viennent jeter un voile de doute sur l’automaticité d’une application automatique de l’article 5 du Traité de l’OTAN, notamment sur un soutien militaire de la part des USA en cas d’attaque d’un Etat Balte ou de la frontière orientale de l’UE. Ce simple doute vient précipiter la fin de la garantie de sécurité américaine comme fondement implicite de la défense européenne. 

La nouvelle NSS de décembre 2025 confirme ce recentrage des priorités américaines sur la compétition indopacifique, la rivalité avec la Chine et la gestion de défis transnationaux jugés plus critiques que la stabilité du continent européen, marquant ainsi un virage isolationniste et transactionnel, priorisant l'hémisphère occidental et le "burden-shifting" avec les alliés européens. Ce revirement stratégique s'apparente à une forme de « recentrage » ou « retranchement » (retrenchment) stratégique, phénomène analysée dans Twilight of the Titans de Paul K. MacDonald et Joseph M. Parent[25]. La thèse avancée dans ce livre est que les grandes puissances en déclin relatif optent historiquement pour un retranchement organisé et limité (« stratégie de freinage du déclin ») plutôt qu'une confrontation risquée avec un candidat Hégémon et ce, afin de préserver leurs ressources et de maintenir leur influence le plus longtemps possible. Cette thèse vient contredire partiellement la thèse du « Piège de Thucydide » telle que formulée en 2012[26] par le politiste Graham T. Allison[27] selon laquelle une puissance hégémonique dominante pourrait prendre l’initiative d’une guerre préventive contre une puissance émergente qui pourrait contester sa suprématie dans le futur. Pourtant, de nombreux auteurs[28]ont critiqué comme infondé le caractère quasi-déterministe attaché à la » leçon de Thucydide » et ont au contraire posé le fait que la guerre pouvait être évitée dès lors que les pays concernés mettaient en œuvre des politiques étrangères fondées sur la prudence et la réflexion et non dictées par la peur et l’hubris.

En ce sens, ce serait une erreur pour les européens d’avoir une lecture caricaturale de la NSS 2025, celle-ci organisant clairement un « retrenchment », une mise en corrélation des fins et des moyens en recentrant ces derniers sur les priorités américaines, sur la souveraineté intérieure, l'économie et la non-intervention (sauf potentiellement, dans le cadre du « Corollaire Trump à la Doctrine Monroe » (doctrine « Donroe ») dans ce que les USA considèrent comme appartenant à leur zone d’influence appelée « Hémisphère Occidental »[29]), tout en exigeant des alliés européens une plus grande autonomie sécuritaire. De façon claire, la NSS 2025 revendique une politique étrangère, très structurée et conservatrice[30],  « offensive » (« sans être belliciste, mesurée sans être pacifiste, intègre sans être idéaliste[31])  fondée sur 10 principes : 1- America First et la focalisation sur les intérêts nationaux ; 2- La paix par la force ; 3- Prédisposition au Non-interventionnisme, à 180° du « Regime Change » des Néo-Conservateurs ; 4- Réalisme Flexible par la recherche de relations commerciales apaisées sans considération des valeurs politiques, culturelles et sociales des autres nations ; 5- Primauté des Nations contre toutes autres organisations supra ou transnationales ; 6- Protection de la souveraineté nationale des USA contre toutes autres normes portées par des organisations internationales ; 7- Equilibre des puissances sur le plan régional pour éviter l’émergence d’un adversaire qui deviendrait hégémonique ; 8- Protection des travailleurs américains ; 9- Equité (au sens rééquilibrage de l’ensemble des relations commerciales pour qu’elles profitent en net aux USA) ; 10- Fin des politiques d’Affirmative Action, de « wokisme » et réaffirmation du seul mérite & développement des compétences pour assurer la prospérité américaine.

Ainsi, la NSS 2025 critique les stratégies conduites par les USA après la Guerre froide comme excessivement « globalistes et interventionnistes «  et prône une vision « égoïste » des relations internationales devant être conduites ("America First") focalisées sur cinq intérêts vitaux : hémisphère occidental sécurisé et stable ; Zone Indo-Pacifique ouverte économiquement et équilibrée sur le plan des puissances présentes ; Europe stabilisée (vassalisée de facto) suite à une normalisation des relations avec la Russie, au sein de laquelle les Etats nations auront repris leurs places face à une UE perçue comme bureaucratique et décadente, contribuant davantage pour leur défense militaire en achetant américain[32] ; Moyen-Orient équilibré (fin des "forever wars"), et leadership technologique américain. ​

En termes de conséquences pour l'UE, cette NSS2025 exprime pour la première fois une critique très violente vis-à-vis des Européens et menace d’une réduction de la garantie sécuritaire américaine :  qualifiant l'Europe de continent en "voie d’effacement civilisationnel" due, selon l’administration trumpienne, à une immigration non maîtrisée et à un déclin culturel allégué[33] , les USA exigent que les Européens puissent assurer la plus grande part de leur défense militaire face à la Russie, tout en organisant à dessein « l’encrassement (« Enshittification ») du service de protection de leurs alliés[34]. 

Avec cette affirmation des priorités américaines (Amérique latine, Indo-Pacifique), le gouvernement Trump marginalise encore davantage l'UE, présentée comme un adversaire économique « pire que la Chine » en s’apprêtant à favoriser, par exemple, des partenariats transactionnels avec des gouvernements européens dits "patriotiques" (droite populiste). Par ailleurs, géoeconomiquement, la politique tarifaire et commerciale américaine et la focalisation sur les supply chains critiques exposent l'UE à une concurrence accrue, particulièrement vis-à-vis de la Chine qui menace d’inonder le continent avec ses produits industriels trouvant plus difficilement preneurs aux USA.

La menace confrontationnelle et révisionniste russe :

Depuis le début de l’agression russe, avec une accélération notable fin 2025, les opinions publiques européennes sont presque quotidiennement « mises en alerte » pour qu’elles se préparent à l’attaque « annoncée » de la Russie contre un pays de l’OTAN[35] (quelques exemples : communication gouvernementale sur la constitution d’un « kit de survie en cas de crise[36] ; Déclaration du CEMA sur le retour de la guerre en Europe et la nécessité pour la France de se préparer à « accepter de perdre ses enfants »[37] et débats politiques clivants qui s’en sont suivis entre partisans d’un soutien inconditionnel à l’Ukraine[38] et avocats de la prudence réaliste[39] ; références aux accords de Munich (cf. infra)[40] ; déclarations alarmistes début décembre 2025 prophétisant une attaque militaire de la Russie sur un Etat Balte ou la Pologne d’ici 2029 selon le Ministre de la Défense allemand et l’Inspecteur général de la Bundeswehr[41], etc…). Il n’est bien entendu pas impossible que, dans la lignée de la pensée « Grand Strategy », les différents responsables européens souhaitent « secouer les esprits »[42] afin de renforcer le niveau de résilience et l’acceptation sociale des populations qui vont devoir consentir à un effort de réarmement très important et rapide.

Face aux prévisions de remontée en puissance russe en cas de cessation rapide des hostilités militaires en Ukraine (augmentation rapide du nombre de soldats à 1,5 millions et économie de guerre fonctionnant à plein régime) et un risque de désengagement rapide des américains (« Burden-Shifting »), l’UE dispose-t-elle de suffisamment de temps pour préparer sa défense et la mise en œuvre d’une diplomatie réaliste et alignée peut-t-elle y contribuer ? 

Insolvabilité stratégique de l’UE ? Des fragilités dues à des fragmentations internes et à un déficit de culture stratégique commune qui ont commencé à être résorbées.

Le concept de solvabilité stratégique de l’Union européenne, condition de l’autonomie stratégique, désigne la capacité de l’UE à défendre ses intérêts et à agir de manière indépendante dans un contexte géopolitique marqué par l’incertitude. Ce principe, d’origine française et élargi au niveau européen, englobe non seulement la défense militaire mais aussi les domaines économiques, énergétique et numérique. L’autonomie stratégique émerge en France avec le Livre blanc sur la défense de 1994, défini comme une indépendance vis-à-vis des garanties OTAN pour préserver la dissuasion nucléaire. Au niveau européen, le terme apparaît dans les conclusions du Conseil européen de 2013, appelant à une base industrielle et technologique de défense (BITD) plus compétitive pour accroître l’autonomie et la capacité d’action avec des partenaires. La Stratégie globale de l’UE de 2016[43] l’inscrit comme un objectif clé pour promouvoir la paix, en intensifiant les efforts en défense, terrorisme, énergie et cyberespace, tout en respectant l’unanimité décisionnelle en politique de sécurité et de défense commune (PSDC).​ 

La guerre russe en Ukraine depuis 2022 a accéléré les dépenses de défense des États membres, passant de 1,5% à près de 1,9% du PIB en 2024, avec 23 pays atteignant ou dépassant 2% en 2025, dont la Pologne à 4,5%. Cependant, le retour de Donald Trump en 2025 bouleverse l’ordre transatlantique, remettant en cause brutalement les garanties américaines et priorisant des intérêts nationaux, comme l’indique la Revue nationale stratégique française. Des défis comme la rivalité sino-américaine, les migrations et la dépendance en matières premières critiques renforcent la nécessité de transformer l’UE en acteur géopolitique multipolaire, via des outils comme la Boussole stratégique de 2022 et le plan ReArm Europe.​

De fait, depuis 2016, l’UE a commencé à se doter de supports doctrinaux qui font évoluer l’UE d’une vision globale essentiellement déclaratoire vers une architecture de sécurité et de défense dotée d’objectifs, d’instruments et de calendriers précis. Ensemble, ils encadrent la montée en puissance d’une Europe se voulant à la fois acteur « normatif » et véritable fournisseur de sécurité, en articulation étroite avec l’OTAN et le système onusien. Ainsi, la Stratégie globale de 2016 vise à donner à l’UE un « cap » unique en matière de politique étrangère et de sécurité, en définissant ses intérêts fondamentaux et les principes de son action extérieure (volonté d’« une Europe plus forte » fondée sur une « vision partagée » et une « action commune », et entend faire de l’UE un acteur fiable de sécurité globale). Pour la première fois, ce document revendiquait une approche globale (« integrated approach ») reliant diplomatie, développement, sécurité intérieure, gestion de crise et commerce, dans un cadre multilatéral centré sur l’ONU[44]. En matière de sécurité et de défense, la Stratégie 2016 prônait une élévation du niveau d’ambition, le développement capacitaire commun et une meilleure complémentarité avec l’OTAN, tout en posant les bases d’une autonomie d’action européenne.

De la vision à l’opérationnel, la Boussole stratégique, adoptée en mars 2022, répondait déjà à un environnement dégradé marqué par le retour de la guerre inter‑étatique en Europe et la rivalité entre grandes puissances. Posant les bases d’une culture stratégique commune et d’une convergence des perceptions, la Boussole 2022 se présentait explicitement comme un plan « ambitieux mais réalisable » pour faire de l’UE un « fournisseur de sécurité » à horizon 2030 et affirmait la nécessité d’un « saut quantique » en matière de sécurité et de défense, en lien avec l’agression russe contre l’Ukraine, la montée des menaces hybrides, cyber, spatiales et la contestation des biens publics globaux.

La Boussole structurait l’action autour de quatre axes – Act, Secure, Invest, Partner – assortis d’objectifs concrets et de délais (souvent 2023–2025), ce qui la distingue nettement du registre plus programmatique de 2016, transformant la vision globale en feuille de route opérationnelle, notamment dans le domaine capacitaire et dans la gestion des crises. Ainsi, « Act » prévoyait, entre autres, la création d’une Capacité de déploiement rapide de l’UE (jusqu’à 5 000 soldats en environnement non permissif), et renforçant le Military Planning and Conduct Capability (MPCC) pour le commandement opérationnel), le renforcement des missions PSDC et des exercices militaires réguliers au niveau de l’UE (Comme EUFOR 2025). 

Par ailleurs, « Secure » annonçait un renforcement du renseignement (cadre SIAC), la création d’une « boîte à outils hybride » incluant un outil dédié à la manipulation de l’information, et une montée en puissance des politiques cyber, maritime, aérienne et spatiale[45]. 

Avec ces documents fondateurs, l’UE s’est dotée d’un récit et des principes d’une UE globale, traduits en objectifs mesurables, en capacités et en partenariats structurés. La doctrine européenne a donc commencé à évoluer d’un multilatéralisme essentiellement normatif vers une posture d’« autonomie intégrée », articulant puissance civile et moyens militaires dans un cadre euro‑atlantique, la Boussole assumant explicitement que le renforcement de l’UE en matière de défense est complémentaire de l’OTAN, tout en insistant sur la responsabilité accrue des Européens dans leur propre sécurité.​ La NSS 2025 induit d’accélérer les capacité d’autonomie et d’interopérabilité des armées européennes. 

Actuellement, l’autonomie stratégique de l’UE repose sur la PESC et PSDC, complétées par le Fonds européen de défense (FED, 7,3 milliards d’euros pour 2021-2027) finançant recherche et capacités collaboratives, et la Facilité européenne pour la paix (FEP, 17 milliards d’euros) pour des actions militaires externes, dont 11,1 milliards pour l’Ukraine. Des initiatives comme EDIRPA, ASAP et la stratégie industrielle de défense de 2024 visent 40% d’acquisitions collaboratives d’ici 2030 et 50% d’achats intra-UE. Le plan Readiness 2030 mobilise 800 milliards d’euros via clauses budgétaires dérogatoires et prêts (Programme Safe), en complémentarité avec l’OTAN, dont 23 États membres font partie.​

Cependant, malgré des progrès spectaculaires ces dernières années, la règle de l’unanimité sur ces questions bloque les décisions rapides, et les dépendances persistent face à la Russie, la Chine et une posture américaine de retrait progressif de l’OTAN. La Commission von der Leyen souhaite favoriser une logique d’intégration renforcée de l’industrie de défense européenne (BITD renforcée) et des investissements privés via la BEI, mais des tensions internes (notamment France vs. Allemagne) et des coupes budgétaires freinent l’élan. À horizon 2030-2035, si les objectifs pris à La Haye sont tenus, l’UE se positionnera comme pilier euro-atlantique fiable tout en réduisant ses vulnérabilités stratégiques.

Cette recomposition à l’œuvre place les États européens face à un dilemme : tenter de reconstituer un substitut à l’OTAN sous commandement exclusivement européen (SACEUR), ou accepter une vulnérabilité accrue en misant sur des arrangements ad hoc de plus en plus difficiles à accepter et à faire comprendre à leurs opinions publiques. Dans les deux cas, l’absence d’une Grande Stratégie commune alimente les divergences nationales et les rivalités industrielles. 

Sur le plan interne, l’Union reste traversée par des clivages profonds en matière de politique étrangère et de sécurité : divergences entre Est et Ouest sur la perception de la menace russe, entre Nord et Sud sur les priorités méditerranéennes, entre “atlantistes” et partisans de l’autonomie stratégique. Ces divisions réduisent la capacité de l’UE à parler d’une seule voix, notamment au Conseil et dans le cadre de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC).

En outre, l’Union souffre d’un déficit de culture stratégique partagée. Si certains États membres possèdent une tradition militaire et diplomatique ancienne, d’autres privilégient la neutralité ou l’engagement limité. Cette hétérogénéité se traduit par des désaccords sur l’usage de la force, les exportations d’armes, les partenariats avec des régimes autoritaires ou encore la définition des intérêts vitaux. Sans travail de convergence, la construction d’une Grande Stratégie restera difficile.

Enfin, l’UE se trouve dans une position paradoxale : première puissance commerciale et normative, elle dispose d’un poids considérable dans la régulation économique et juridique mondiale, mais peine à traduire ce poids en influence stratégique cohérente. Cette asymétrie renforce les attentes extérieures sans apporter les moyens d’y répondre.

Pourtant, si elle se trouve actuellement attaquée sur plusieurs fronts, l’UE dispose de véritables atouts pour élaborer et mettre en œuvre une grande stratégie de nature à assurer sa résilience géopolitique.

 

IV. Vers une Grande Stratégie européenne centrée sur la diplomatie

Principes directeurs

L’analyse combinée des cas historiques et du contexte contemporain permet d’identifier plusieurs principes directeurs pour une Grande Stratégie européenne :

  • La centralité de la diplomatie comme instrument central et structurant, à l’image de Byzance et de Ferrare, à condition d’être adossée à des capacités militaires crédibles.
  • La nécessité de mécanismes d’intégration et de mutualisation en matière militaire et de défense inspirés de la Ligue de Délos (branche européenne de l’OTAN « autonomisée » en termes de commandement), en évitant toute dérive vers le risque de l’hégémonie d’un État membre (la France ou l’Allemagne par exemple).
  • L’importance d’une définition claire de la menace et d’objectifs communs (le contraire de la situation franco‑britannique face à l’Allemagne nazie).

Ainsi, La mise en place d’une grande stratégie de l’UE doit s’appuyer sur trois grands leviers pour lesquels des plans d’actions coordonnés doivent être mis en place au niveau communautaire pour « faire système »: 

1- La puissance militaire par le bouclier et le glaive : dans un monde de plus en plus incertain et « confisqué »[46], il s’agit pour l’UE de présenter une capacité de dissuasion militaire objective et crédible, cohérente en termes qualitatifs et quantitatifs pour faire face, en défense et en offensive à des menaces aux degrés d’intensité divers. L’UE doit devenir une puissance politique et militaire. Même centrée sur la diplomatie, une Grande Stratégie ne peut faire l’économie d’une base de puissance militaire et technologique. L’UE devra poursuivre l’intégration de son industrie de défense, renforcer la coopération structurée permanente (CSP) et développer des projets communs dans les domaines aéronautique, naval, spatial et cyber. 

La question de l’autonomie technologique est particulièrement cruciale dans les secteurs critiques (numérique, intelligence artificielle, énergie, infrastructures de communication, renseignement). Une stratégie industrielle européenne cohérente, combinant financements, régulation et soutien à l’innovation, constitue l’un des piliers de la crédibilité diplomatique et militaire. Toutefois, l’objectif n’est pas de rivaliser en volume avec les grandes puissances militaires, mais de disposer d’un socle suffisant pour crédibiliser la posture diplomatique : la puissance militaire doit être pensée comme un moyen de peser sur la dialectique des volontés, et non comme une fin en soi[47].

2- Le potentiel stratégique opérationnel : l’UE est une puissance économique, industrielle et démographique avec 450 millions d’habitants et un pôle d’innovation, de R&D. A titre complémentaire, il convient d’ajouter les atouts géographiques représentés par la présence territoriale sur tous les continents, notamment dans l’indo-Pacifique[48] [49]. Ce potentiel doit pouvoir être davantage développé par des renforcements d’alliances militaires et commerciales. Une diplomatie offensive européenne pourrait être un levier puissant du développement du potentiel stratégique, notamment en alternative aux velléités hégémoniques des USA et de la Chine (cf. infra).

3- La résilience collective et la force morale citoyenne : l’UE doit continuer de renforcer sa résilience organisationnelle, sociétale et sociale autour de son modèle de l’Etat de droit, de la démocratie libérale, d’économie sociale de marché, des valeurs communes héritées des Lumières et de son histoire, de la Citoyenneté de l’UE instituée par le Traité de Maastricht en 1992, de l’idée de patriotisme constitutionnel européen développé par le philosophe J. Habermas[50]. Cette résilience collective et citoyenne doit être renforcée notamment par une action pédagogique dispensée auprès des peuples européens pour expliquer et débattre autour de la grande stratégie européenne qui doit forger notre destin commun.

Sur cette base, une Grande Stratégie européenne devrait affirmer explicitement trois objectifs : garantir la sécurité territoriale du continent, préserver un modèle politique libéral‑démocratique et social, et assurer un rôle autonome dans la gouvernance mondiale. Chacun de ces objectifs doit être décliné en priorités diplomatiques concrètes, en termes de régions, de partenaires et de dossiers, en « miroir dialectique » notamment avec la NSS 2025.

Ce projet exige également la construction d’un récit stratégique commun, qui articule l’héritage historique européen (Grèce classique, Romanité, Byzance, chrétienté médiévale, Révolutions modernes) à une vision contemporaine des droits, des solidarités et de la souveraineté. Ce récit ne peut être purement technocratique ; il doit mobiliser des représentations collectives, des symboles et une mémoire partagée.

Sur la base de ces principes directeurs, les Européens doivent prendre acte de la fin de la « Pax Americana », des risques représentés par le retour des logiques bellicistes d’empires qui font revenir brutalement l’Europe dans l’Histoire et s’atteler à formuler ensemble une grande stratégie de l’UE « compétitives » sur le long terme, mais qui s’inscrira nécessairement dans une « continuité ». Pour les Etats européens, le choix de l’UE constituait de facto un « cadre pour tromper le destin avec un atterrissage en douceur des Empires »[51]. Le Traité de Maastricht, puis le Traité de Lisbonne ont marqué cependant un premier changement de paradigme manifestant les 3 faiblesses de la diplomatie européenne naissante, à savoir une gouvernance mal adaptée à l’action diplomatique, une unité politique incertaine du fait des élargissements successifs sans remis en cause de la règle de l’unanimité et une pensée stratégique inadaptée au Réel avec une défiance vis-à-vis de la pensée géopolitique.

Les difficultés pour la France pour porter seule une initiative en matière de Grande Stratégie et de Diplomatie Réaliste

« Nous avons conçu l’Europe comme une grande France et un pouvoir émergent, alors que l’Allemagne l’a vue comme une grosse Suisse et comme une puissance de statu quo »[52] : ce constat illustre à lui seul les paradoxes et les décalages de perceptions des européens entre eux quand il s’agit d’envisager un destin stratégique commun.

De fait, dans le contexte actuel, il pourrait être reproché à une France se voulant réaliste _ayant résorbé la « tension entre universalisme et réalisme, c’est-à-dire entre l’universalisme revendiqué d’un pays qui se veut la patrie des droits de l’Homme et le Chantre d’une mondialisation à visage humain, mais qui se veut tout autant la puissance qui parle à tout le monde et qui défend d’abord et avant tout ses intérêts de puissance et valorise la stabilité »[53]_ de vouloir entretenir, payée par les autres contribuables européens, une « mythologie de son action extérieure assise sur trois composants qui sont tous fragilisés aujourd’hui : l’indépendantisme stratégique, rendu plus difficile à l’ère de la Mondialisation et du multilatéralisme ; l’équilibrisme diplomatique, à la fois peu lisible et rarement efficace dans la gestion des crises d’Europe orientale et du Moyen-Orient ; et l’exceptionnalisme culturel dont les trois piliers _ l’universalisme, la laïcité, l’assimilation_ sont mis en cause »[54].

Cependant, et c’est un point de convergence historique positif qui ne peut que pousser la logique plus intégrative pour une grande stratégie et une diplomatie réaliste, la vision très « mercantiliste » de l’Allemagne a été brutalement « invalidée » depuis février 2022 : fin de l’énergie peu chère achetée à la Russie pour maintenir des coûts industriels compétitifs et exporter des biens à haute valeur ajoutée en Asie et aux USA, sans avoir à investir dans sa propre défense, assurée depuis des décennies par les USA au sein de l’OTAN. La politique tarifaire de l’administration Trump et le risque de submersion du marché européen par les produits chinois doivent conduire à une prise de conscience par les opinions publiques européennes que la parole française pour une « Europe Souveraine », tenue par le Président Macron à la Sorbonne en 2017, n’est pas totalement infondée et ne représente pas une « volonté de puissance par procuration » de la part de la France.

Gouvernance stratégique

La mise en place d’une Grande Stratégie européenne nécessitera la mise en œuvre d’une gouvernance adaptée. Il serait nécessaire de créer une instance permanente de planification stratégique au niveau de l’UE, associant diplomates, militaires, responsables économiques et experts, sur le modèle de certains conseils de sécurité nationaux. Cette instance élaborerait des documents de stratégie nationale et régionale, actualisés régulièrement, notamment sur le modèle de la NSS américaine. 

Il est également indispensable de renforcer très significativement, au niveau européen, la recherche académique et les études en matière de sciences politiques en matière de diplomatie et de renseignement.

En parallèle, la gouvernance devrait intégrer les Parlements nationaux et le Parlement européen, afin de garantir la légitimité démocratique des orientations stratégiques prises. Sans ces relais, toute initiative de ce type, conduisant de facto à renforcer le niveau d’intégration politique, militaire et diplomatique risquerait de se heurter à des blocages politiques internes et à la méfiance des opinions publiques alimentée par les partis populistes qui ne manqueront pas de s’opposer à la démarche.

Enfin, la mise en œuvre doit prévoir des mécanismes de suivi et d’évaluation : indicateurs de cohérence entre diplomatie, défense, économie ; bilans réguliers des crises gérées ; révisions périodiques de la stratégie à la lumière des évolutions internationales.

Architecture diplomatique et alliances

Au cœur d’une future Grande Stratégie européenne devra se matérialiser une diplomatie multilatérale et bilatérale, mise en place de manière coordonnée et progressive. Celle-ci devra se fonder sur un réalisme pragmatique dans les relations internationales, où la diplomatie sert d'outil stratégique pour manipuler le temps, bâtir des coalitions et contrer des rivaux supérieurs[55]. 

Appliqué à l'Union européenne (UE), ce cadre invite à une « grande diplomatie » adaptant les leçons historiques des empires pour affronter la menace russe, le désengagement américain signalé dans la National Security Strategy (NSS) 2025, la concurrence sino-économique et technologique, ainsi que le multi-alignement indien. Cette approche priorise le séquençage des menaces plutôt que la simultanéité, en consolidant les alliances et autonomie stratégique.​ Malheureusement, pour être efficace, une « grande diplomatie » se bâtit avec du temps et sur le temps long : si l’on a besoin d’un réseau d’alliances solides pour assurer sa survie, mieux vaut l’avoir préparé bien en amont sur le plan diplomatique[56] !

Sur le plan institutionnel, l’UE dispose déjà du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) et d’un réseau consulaire d’ambassades très important. Toutefois, l’action diplomatique de l’UE reste limitée par l’usage de la règle de l’unanimité et par la prééminence des diplomaties nationales.

Une réforme stratégique consisterait à renforcer le rôle du Haut Représentant, à instituer un Conseil de sécurité européen restreint (mis en place selon le principe d’une construction « par cercles concentriques »[57]), et à développer des “formats de contact” spécifiques sur les crises majeures (flanc Est, Méditerranée, Afrique). Sur le plan des alliances, l’UE devrait encore consolider davantage ses partenariats structurants avec ses voisins immédiats (Royaume‑Uni, Norvège, Suisse) mettre en œuvre des traités de long-terme et accords de défense avec des pays situés « aux marches » de l’UE (Balkans, Ukraine), avec en perspective, une intégration intra-UE. Par ailleurs, en « réaction » à la logique de « blocs » avancées par les superpuissances militaires (USA, Chine, Russie), l’UE doit envisager des alliances et des partenariats de « rééquilibrage », certes avec des pays partageant une culture démocratique (Canada, Japon, Australie, Inde) mais aussi, de manière circonstancielle avec des puissances régionales moins proches sur le plan des valeurs (Moyen-Orient, Egypte, Brésil, Indonésie, Malaisie …).

Au-delà du renforcement des cadres communautaires en matière diplomatie, une proposition serait de compléter les formations nationales des diplomates Européens par une année de cursus complémentaire européen (par exemple à réaliser en fin de cursus initial ou au cours des 5 premières années professionnelles). Cette formation pourrait, par exemple, être dispensée par le Collège d’Europe et permettrait de fédérer davantage la communauté diplomatique européenne.

Instruments diplomatiques spécifiques (« diplomatie non conventionnelle[58] »)

Concrètement, de manière réaliste et pragmatique, la Grande Stratégie européenne devrait également privilégier certaines pratiques « à la limite de la diplomatie et de la conflictualité pure et simple » :

  • De manière encadrée par le droit, L’UE doit poursuivre le développement d’une politique active de sanctions et d’incitations économiques, calibrée et coordonnée, pour peser sur les comportements des acteurs agressifs et ne respectant pas les normes prescrites par le Droit International, les Traités ou les lois fondamentales en vigueur et ce, même si les questions sont parfois ardues sur le plan juridique, comme pour la question de l’utilisation des intérêts attachés aux actifs russes immobilisés sur le territoire de l’UE après l’agression contre l’Ukraine[59].
  • Une diplomatie de voisinage ambitieuse, en particulier à l’Est (Ukraine, Moldavie, Caucase) et au Sud (Maghreb, Sahel), inspirée de la “stratégie indirecte” de Beaufre, visant à stabiliser la périphérie pour empêcher la projection des crises au cœur du continent. Cela passe notamment par un réinvestissement réaliste en matière de renseignement, de coopération anti-terroriste et anticriminalité, des actions indirectes. 
  • Une diplomatie de défense, articulant ventes d’armement dans le cadre de partenariats stratégiques, coopérations industrielles et entraînements conjoints, afin de construire des capacités complémentaires avec les partenaires (cf. supra).
  • À ces instruments s’ajoute la diplomatie publique : communication stratégique, soutien aux médias indépendants, programmes éducatifs et culturels. Dans la perspective d’une Grande Stratégie, il s’agit de défendre un récit pédagogique européen de la liberté et de la solidarité, mobilisateur face aux narrations autoritaires ou nationalistes et insistant sur les valeurs et les projets qui rassemblent les Européens.

 

V. De la doctrine à l’action : que faire à court terme ?

Menace Militaire Russe : Renforcer le flanc Est de l’UE et continuer de « fixer » l’armée russe en Ukraine

L'UE doit concentrer ses efforts initiaux sur la Russie, vue comme une menace disruptive immédiate, en s'inspirant des stratégies historiques de séquençage qui isolent un rival principal avant d'affronter d'autres. Cela implique une consolidation militaire accrue sur le flanc Est de l’UE, le plus longtemps possible via l'OTAN (mais sans illusion sur le désengagement de plus en plus accéléré des USA) et une intégration accrue des politiques de défense européennes. Il conviendrait de sécuriser, sur le plan juridique, la possibilité effective d’utilisation des intérêts des actifs russes gelés pour poursuivre la contribution à l’effort de défense et d’acquisition d’armements par l’Ukraine puis pour engager les travaux de reconstruction. L’UE doit continuer « d’acheter du temps » pour reconstituer des capacités militaires suffisamment dissuasives (construire l’Europe « hérisson »), tout en soutenant les efforts diplomatiques menés par l’administration Trump, à la double condition de ne pas être exclue de la table des négociations et de s’engager à continuer de soutenir militairement et financièrement l’Ukraine tant que les conditions d’une paix juste n’auront pas été trouvées pour ce pays agressé par la Russie. Les agressions « sous le seuil de la guerre » attribuables à la Russie doivent faire l’objet de sanctions diplomatiques et juridiques, ainsi que de contre-mesures proportionnées non-officialisées.

Désengagement Américain : Assumer l'Autonomie Stratégique

La NSS 2025 de l'administration Trump marque un virage souverainiste et idéologique, conditionnant le soutien OTAN à des investissements européens accrus et limitant les engagements prolongés, poussant l'UE à une plus grande responsabilité pour assurer sa sécurité. L'UE doit poursuivre le développement d’une défense autonome, harmonisant ses politiques pour combler le vide américain sans prendre l’initiative de rompre, à ce stade, les liens transatlantiques. Il s’agit de poursuivre la voie ardue de la recherche de compromis avec l’allié américain pour préserver l'ordre euro-atlantique face à une administration Trump clairement focalisée sur une approche transactionnelle « d’arsenalisation des dépendances »[60].​ 

Pour autant, sans même attendre une aléatoire défaite lors de prochaines élections de mid-terms, les Européens doivent poursuivre leurs efforts pour continuer de soutenir l’allié Ukrainien, pour acquérir en masse les armements conventionnels manquants et constituer une Coalition des Volontaires, soit pour sécuriser une situation de paix qui aurait été signée, soit pour prêter assistance, en vertu de l’article 42.7 du TUE, aux Etats de la ligne orientale qui auraient été attaqués par la Russie. Le rééquilibrage diplomatique des relations avec l’Allié américain doit se faire en adoptant une position commune résolue sur différents dossiers, quitte à s’opposer frontalement à la NSS 2025 : 

  • Maintien des régulations et sanctions contre les GAFAM ne respectant pas la législation UE[61], notamment sur les questions de la modération, interdiction de publication de contenus racistes, haineux ou illicites. Les Européens doivent comprendre que les GAFAM, en contribuant à l’émergence d’espaces géopolitiques « non westphaliens »[62], sont des leviers d’extraterritorialité et d’ingérence redoutables qu’il faut réguler et auxquels il devient d’apporter une offre concurrentielle européenne « souveraine ».
  • Vote de résolutions et introduction de plaintes dans les instances internationales et les instances américaines pour faire condamner le gouvernement des USA en cas d’ingérence (notamment au Groenland[63]), actions contraires au droit pénal international, au traité de l’OMC.
  • Alliances et partenariats renforcés avec des pays de « l’hémisphère Ouest » : Canada avec renforcement du CETA sur des aspects de coopération de défense dans le cadre du SAFE[64] et potentialisation du Mercosur signé le 17 janvier 2026[65].

Menace Économique et Technologique Chinoise : Diversifier et Résister

Face à la domination chinoise en chaînes d'approvisionnement et technologies critiques, et au risque de submersion par de produits manufacturés de l’Empire du Milieu privés d’accès au marché américain du fait de l’imposition de fortes barrières douanières,  l'UE doit adopter rapidement une diplomatie économique offensive commune, afin de protéger ses normes et ses marchés et ne pas voir le reste de son industrie ravagé par une concurrence largement subventionnée par le pouvoir central chinois. 

Les démarches isolées, comme celle du Président Macron en décembre 2025 sont vouées à l’échec et seule une politique commune rigoureuse, la constitution de partenariats sélectifs dans l’Indo-Pacifique (directement, par exemple, avec des pays comme le Cambodge, le Laos ou la Thaïlande qui sont aujourd’hui devenus « sous-traitants de la Chine) permettrait de réduire l’intensité de la menace économique, le temps de réindustrialiser l’UE sur des technologies critiques pour sa souveraineté.

Inde Multi-Alignée : Courtiser comme Pivot Stratégique

L'Inde, pratiquant un multi-alignement avec la Russie, la Chine et l'Occident, représente une opportunité pour l'UE pour bâtir une coalition anti-hégémonique chinoise, en misant sur des intérêts partagés en Indo-Pacifique. Plutôt que de rivaliser avec les USA, l'Europe peut offrir un partenariat économique stable, moins coercitif, pour renforcer New Delhi dans un équilibre régional[66] : l'art diplomatique de rapprocher les puissances secondaires pour isoler les menaces principales.​​

Conclusion

Les cas de la Ligue de Délos, de l’Empire byzantin, de la cité de Ferrare et des démocraties occidentales face à la menace nazie montrent que la survie et la prospérité d’un ensemble politique dépendent moins de la seule quantité de ses ressources que de sa capacité à les organiser dans une Grande Stratégie. L’Union européenne, confrontée à la menace russe, au retrait américain et aux bouleversements de l’ordre international, se trouve placée devant une alternative historique comparable.

En mobilisant divers concepts, cet article a cherché à esquisser les contours d’une Grande Stratégie européenne centrée sur la mise en place d’une diplomatie réaliste, pragmatique et adossée à une base de puissance. La clé réside dans l’élaboration d’une vision politique partagée, la construction d’un récit commun, le renforcement de la gouvernance stratégique et l’articulation cohérente entre instruments diplomatiques, militaires, économiques et informationnels.

L’Europe ne peut plus se contenter d’être un “objet” des stratégies d’autrui. Pour demeurer fidèle à son projet politique et peser dans le monde de 2025, elle doit se constituer en sujet stratégique, capable de penser et de conduire sa propre Grande Stratégie.

Olivier Gramail

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[1] National Security Strategy of the United States of America, November 2025.

[2] « Les Etats-Unis doutent qu’une Europe, qu’ils disent en pleine décadence, soit digne de compter parmi leurs alliés » - A. Frachon, Le Monde, 18 décembre 2025.

[3] NSS op.cit. page 2

[4] Voir références en annexes.

[5] NSS op.cit.page 9

[6] « Twilight of the Titans : Great Power Decline and Retrenchment” – P.K. Macdonald & J.M. Parent, 2018

[7] NSS, op.cit.page 12

[8] « Donald Trump nomme un envoyé spécial pour le Groenland, territoire qu’il a menacé d’annexion ; le Danemark convoque l’ambassadeur américain » - Le Monde, 22 décembre 2025.

[9] « Plaidoyer pour l’Etablissement d’un Service d’Initiation Militaire commun en Europe » - O. Gramail pour le Cercle K2, mars 2022.

[10] « Y a-t-il une « grande stratégie française », B. Tertrais, Revue de Défense Nationale n°841, Juin 2021.

[11] « L’Europe se réarme à une vitesse jamais vue depuis 1945, et presque personne ne réalise l’ampleur du phénomène »- G. Andrianmanjatoson, Science & Vie, 8 décembre 2025.

[12] « Leçons de Diplomatie- La France face au Monde qui Vient » - G. Araud, Tallandier, octobre 2025.

[13] « Great Power Diplomacy : The Skill of Statecraft from Attila the Hun to Kissinger”- A. Wess Mitchell, Princeton University Press, December 2025.

[14] Voir références bibliographiques en fin d’article.

[15] B. Tertrais, op.cit.

[16] « La Guerre est une extension de la politique par d’autre moyens ».

[17] B. Tertrais, op.cit.

[18] «Voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l'avenir, du fait qu'ils mettront en jeu eux aussi des hommes, présenteront des similitudes ou des analogies »-Thucydide, La guerre du Péloponnèse.

[19] On parle de symmachie, alliance en principe défensive des cités grecques face à un ennemi commun.

[20] Cf infra.

[21] « L’Emprisme : Comme l’Europe se laisse dominer par les Etats-Unis sans le dire »- S. Kahn, The Conversation, 2 octobre 2025

[22] « Enshittification : La Nouvelle Doctrine de l’Empire Américain » - H. Farrel et A. Newmann, Le Grand Continent, 24 septembre 2025.

[23] « Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois : les vues de Trump représentent un risque existentiel pour l’OTAN » - Les Echos, 5 janvier 2026.

[24] Avec l’envoi d’ambassadeurs qui ont marqué l’histoire de la diplomatie comme Giulio Alvarotti qui a passé 21 ans en France.

[25] « The Twilight of the Titans: Great Power Decline and Retrenchment”- P.F. MacDonald & J. M. Parent, Cornell University Press, 2018.

[26] « Thucydide’s trap has been sprung in the Pacific”- Financial Times, 21 août 2012.

[27] « Vers la Guerre : l’Amérique et la Chine dans le Piège de Thucydide ? »- G. Allison, Odile Jacob, 2019.

[28] « Ce qui conduit à la guerre : les leçons de l’historien Thucydide »- A. Latham, The Conversation, 5 août 2025 et « «The Kindleberger Trap »- J.S Nye, Belfer Center for Science and International Affairs, juin 2022.

[29] Concernant les pays appartenant à cet « hémisphère occidental » _dont ne fait pas partie le continent européens_, ils seront soit « enrôlés » (« enlist ») dans les politiques de sécurité et commerciales conduites par les USA, soit ils feront l’objet d’une « expansion » (« Expand ») pour que les intérêts vitaux américains soient assurés. C’est dans cette dernière optique qu’il faut considérer les déclarations trumpiennes concernant le Canal de Panama, le Canada, l’annexion du Groenland y compris par la force ou l’intervention au Venezuela et la capture du couple Maduro le 3 janvier 2026.

[30] Fruit des travaux du Projet 2025 de la Heritage Fondation commencés en 2022 après l’élection du Président Biden.

[31] NSS 2025, op.cit. page 8.

[32] Lors du sommet de l’OTAN à La Haye du 25 juin 2025, les membres de l’alliance se sont engagés à consacrer 5% de leurs PIB à la défense d’ici 2035.

[33] La NSS2025 fait état « d’atteinte par l’UE aux libertés politiques et aux souverainetés nationales, de politiques d’immigration transformant le continent et générant des conflits ; la censure et les atteintes à la liberté d’expression, aux partis d’opposition ; chute vertigineuse du taux de natalité et perte des identités nationales et de la confiance des peuples en eux-mêmes » - Trad. Libre, page 25.

[34] Voir le concept d’Enshittification de H. Farrell et A. Newman (op.cit.) : « L’hégémonie américaine, qui repose sur le contrôle des réseaux — systèmes financiers, alliances militaires, avantages technologiques —, est désormais explicitement exploitée pour extraire des ressources et faire usage de sa puissance ». Comme pour les GAFAM, ces auteurs montrent qu’en situation de monopole, et « en faisant pression sur leurs usagers et en abaissant progressivement leur offre, les propriétaires de ces plateformes ont cherché à optimiser le rendement de leur audience » et ce, en dégradant le service de base et en proposant des services « additionnels » complémentaires payants et de plus en plus onéreux.

[35] Malgré les dénégations répétées du Président Poutine (exemple : « Guerre en Ukraine : Vladimir Poutine promet de ne pas attaquer d’autres pays si la Russie est traitée avec respect », Conférence de presse, 19 décembre 2025). 

[36] lien

[37] Déclaration du Général Fabien Mandon lors du Congrès des Maires de France le 18 novembre 2025.

[38] Par exemple : « Notre Guerre – Le Crime et l’Oubli : pour une Pensée Stratégique » - N. Tenzer, Ed de l’Observatoire, janvier 2024 

[39] lien

[40] lien

[41] Et même 2027 selon le chef du renseignement militaire…ukrainien, Kyrylo Boudanov : lien

[42] « Nous devons prendre les menaces de la Russie très au sérieux »- B. Pistorius, Challenges, 25 novembre 2025.

[43] « Shared Vision, Common Action: A Stronger Europe »

[44] La mise en œuvre de 2016 s’articule autour de cinq priorités arrêtées par les ministres des affaires étrangères en octobre 2016 : sécurité et défense, résilience, approche intégrée des crises, lien interne/externe, diplomatie publique. Ces priorités structurent l’idée d’une UE « plus crédible, responsable et réactive » dans son environnement régional et global.

[45] Plan ambitieux de mobilité militaire révisé d’ici fin 2022, couvrant numérisation, cyber-résilience, IA, et capacités aéro-maritimes pour des déploiements rapides intra et extra-UE. Les États membres s’engagaient à réduire les dépendances industrielles via des investissements ciblés en technologies disruptives (drones, quantique, espace).

[46] « Le Monde Confisqué- Essai sur le Capitalisme de la finitude (XVIè-XXIè siècle) » - Arnaud Orain, Flammarion, janvier 2025.

[47] Général Beauffre.

[48] C’est notamment le cas pour la France qui possède, par ailleurs, le deuxième domaine maritime mondial avec 10.9 millions de km² de ZEE dont 97% borde ses Outre-Mer. 

[49] « Marine et Société Civile »- Groupe de Réflexion K2, Co-Pilotes Amiral Oudot de Dainville, M. Scotto, K. Pagani, 2024.

[50] « Plaidoyer pour l’établissement d’un service d’initiation militaire commun en Europe »- O. Gramail, Cercle K2, mars 2022 (Plaidoyer pour l’établissement d’un service d’initiation militaire commun en Europe Cercle K2 - Cercle K2).

[51] T. Snyder cité dans « Nation & Europe : la difficile synthèse de la diplomatie française » de P. Vincent, 2021.

[52] B. Tertrais in « Y a-t-il une « grande stratégie française ? », RDN n)841, juin 2021, op. cit.

[53] B. Tertrais, op. cit.

[54] B. Tertrais, op. cit. A ce titre, la NSS 2025 constitue une « attaque frontale » à l’encontre de l’exceptionnalisme culturel français.

[55] « Great Power Diplomacy », op.cit

[56] « C’est quand la mer se retire que l’on voit les nageurs qui sont nus » (maxime attribuée à Warren Buffet).

[57] Voir notamment Rapport « Naviguer en Haute Mer : Réformer et Elargir l’Union Européenne » du 19 septembre 2023. Les notions d’Europe « à géométrie variable », d’Europe « à la carte » ou d’Europe « à plusieurs vitesses » désignent des scénarii d’intégration différentielle des Etats membres de l’UE aux grands projets européens.

[58] NSS 2025 : « Le Président Trump fait usage de la diplomatie non-conventionnelle, de la puissance militaire américaine et de leviers économiques pour éteindre de manière chirurgicales les foyers de conflits entre des puissances nucléaires ou mettre un terme à des guerres violentes issues de haines ancestrales » (p.8).

[59] « Guerre en Ukraine : aubaine pour Kiev et casse-tête pour l’UE…. Tout savoir sur les avoirs russes gelés en Europe »- F. Chaaban, Toute l’Europe, 19 décembre 2025.

[60] Op.cit.

[61] Et soutien aux anciens Commissaires Européens et aux juges faisant l’objet de pressions, d’interdiction d’accès au territoire américain, aux moyens de paiements internationaux SWIFT

[62] « Virtual Sovereignty ? Private Internet Capital, Digital Platforms and Infrastructural Power in the US”- International Affairs, Chatam House, M. Kelton and al, 2 November 2022.

[63] Jusqu’à envisager le Boycott de la Coupe du Monde de Football aux USA  si ces derniers choisissaient de s’emparer du territoire par la force?...

[64] Security for Action for Europe : partenariat signé le 23 juin 2025 renforçant les domaines de coopération stratégique entre l’UE et le Canada. 

[65] En dépit de l’opposition conjoncturelle de la France, le traité représente de nombreuses opportunités économiques, mais aussi géopolitiques, y compris pour la France, en posant un acte de « contournement » diplomatique face à l’affirmation stratégique portée par la « doctrine Donroe » et la NSS 2025.

[66] « India, France near mega Rafale deal amid IAF gaps”- India Times, 10 January 2026: Dassault Aviation serait en passe de concrétiser une méga commande d’une centaine d’Appareils avec l’Inde.

13/01/2026

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