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Pourquoi le temps est-il venu de rassurer les gens ? Réflexion d’un médecin de santé publique parmi d’autres

Pourquoi le temps est-il venu de rassurer les gens ? Réflexion d’un médecin de santé publique parmi d’autres - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Luc Chouchkaieff est médecin de santé publique.

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Notre pays a été confronté à l’émergence d’un nouveau virus dans le contexte de la crainte depuis vingt ans, d’une pandémie mondiale incontrôlable, qui n’a été pas celle de la grippe H1N1 de fin 2009 et qui ne sera sans doute pas non plus celle de 2020.

Les grandes inconnues qui ont entouré ce virus ont amené les autorités à prendre aussitôt des mesures fortes pour limiter la propagation de la maladie. Le but poursuivi par ces mesures n’était cependant pas le même selon les pays, chacun n’ayant pas les mêmes modes de préventions habituels (port de masque en Asie) et les mêmes systèmes de santé et de soins, que ce soit en termes d’accessibilité réelle (places en réanimation et aux urgences) ou financière (pays sans assurance maladie).

En ce qui concerne la France, les services d’urgence et de réanimation des premières villes touchées ont vite compris que le virus amenait dans un laps de temps rapproché des malades présentant des déficiences respiratoires sévères nécessitant des hospitalisations en réanimation longues. Ces services étant déjà en tension permanente, le surplus de patients occasionnait une impossibilité concrète de pouvoir soigner l’ensemble des patients arrivant dans ces hôpitaux, par défaut de lits, de matériels et de professionnels. Certains services d’urgence ne fonctionnaient qu’avec moins de la moitié des postes de médecins pourvus et il a fallu comprendre cette nouvelle maladie pour adapter les modes de prises en charge.

Les mesures de confinement dans ces premières localisations, à défaut de masque, ont alors permis le lissage de la contamination et donc des arrivées aux urgences de patients plus étalées dans le temps, permettant une anticipation des moyens à mettre en place.

Ces mesures, appliquées d’emblée sur l’ensemble du territoire, ont cependant été parasitées par la démédicalisation de l’administration de la santé à tous ses niveaux, la pluralité d’institutions amenées à donner leur avis sur la gestion du phénomène, et par un contrôle sanitaire au frontière quasi disparu du paysage français depuis plus de vingt ans.

À ce jour, l’évolution de l’épidémie montre une circulation mondiale du virus avec plus ou moins de patients atteints selon les modes de prévention adoptés et une gravité également dépendante de l’état de santé de la population et de la qualité de son système de soins. Plus de trois mois après la reprise d’une vie sociale masquée proche de la normale dans la réalité du quotidien, il n’y a pas d’arrivée massive de patients aux urgences, alors que la période d’incubation reste évaluée à moins de deux semaines.

Le temps semble donc venu de rassurer les gens par des mises en perspective simples et étayées, d’autant que se développent de façon très importante, des troubles psychopathologiques chez de nombreuses personnes, que ce soit des syndromes dépressifs, des syndromes délirants, des névroses phobiques, des syndromes de stress post-traumatique mais tout simplement, une atmosphère anxiogène permanente de la société.

L’information doit se concentrer sur le risque réel et individuel de la maladie, sans diffuser les indicateurs bruts, certes pertinents et indispensables pour les responsables de la santé publique et les décideurs, mais qui, non interprétés, ne peuvent que laisser anxieux ou pire suspicieux l’ensemble de la population générale qui ne sait qu’en penser. Sans mésestimer la catastrophe que représente le décès de toutes les victimes du Covid, il convient de mettre en perspective la surmortalité qui lui est imputable sur une année complète et de vérifier qu’il s’agit très majoritairement de personnes âgées ou souffrant de pathologies chroniques. Cela signifie que les autres personnes ont un risque relatif d’avoir des complications de l’infection légèrement supérieur à celui de la grippe (sauf étude sérieuse qui prouverait le contraire) même si, encore une fois, le drame que constitue le décès d’un seul individu est intolérable. Les débats de spécialistes et d’experts doivent rester au sein d’instances scientifiques car tous ont raison de constater ce qu’ils constatent, mais tous ne disposent que d’une brique de la vérité et ces briques ne forment la maison qu’une fois associées entre elles de manière cohérente.

La réflexion doit rester une réflexion scientifique basée sur les concepts de santé publique, de médecine de catastrophe, de recherche appliquée, en essayant de garder une neutralité émotionnelle dans le regard posé sur le phénomène à combattre.

Or, face aux chiffres actuels de prise en charge sanitaire et au risque réel que la population encourt, l’adoption de mesures collectives simples comme le masque anti-projection et le lavage des mains fréquent, prônés par les médecins hygiénistes depuis bien longtemps, permettent de rassurer la population générale, sous réserve d’adopter des mesures spécifiques pour les personnes à risque, qui devront dès que possible bénéficier d’un vaccin. Ces mesures ne sont pas faites pour être efficaces à 100 % comme le seraient des mesures d’asepsie dans un bloc opératoire mais ne servent qu’à limiter au maximum, par une utilité collective, les transmissions de virus dans une contagiosité gérable. Cela doit se coupler avec une remise à niveau du système de soins et une meilleure association des médecins généralistes et pharmaciens, qui doivent pouvoir assurer les prises en charge d’une épidémie nouvelle comme la fin de celle-ci.

Par ailleurs, toute mesure de santé publique doit être clairement expliquée dans le but qu’elle poursuit, d’autant plus si sa mise en œuvre est placée sous le contrôle des forces de l’ordre, ni formées ni informées.

Enfin, il est curieux de devoir l’écrire, mais cela ne semble plus si évident : nous ne vivons pas dans un monde aseptisé et notre environnement est le fruit d’une subtile alchimie en perpétuelle recherche d’équilibre, dans lequel les virus et les bactéries ont leur place. Notre corps lui-même en contient des milliards sans lesquelles nous ne pourrions pas vivre. Sans méconnaître la nécessité évidente de lutter contre les bactéries ou virus amenant des problèmes de santé publique significatifs, il faut rester vigilant sur l’impact et la compréhension générale des messages de prévention, qui peuvent amener à penser que des virus féroces vous guettent à chaque coin de trottoir, et que tout être humain est potentiellement dangereux ou coupable. Car il n’y a pas de vie sans rapports humains et pas d’humanité sans confiance et ouverture aux autres. Toute mesure de santé publique doit ainsi trouver un équilibre entre sécurité nécessaire et maintien de la vie humanisée dans un environnement qui n’est pas que le nôtre.

Pour renforcer l’intérêt des mesures prises pour lutter contre l’épidémie actuelle, la population générale doit être rassurée par la présentation dépassionnée du risque réel pour chaque sous-groupe de population, en affirmant que, dans l’état actuel de la science, des mesures simples comme le masque anti-projection et le lavage des mains permettront de vivre avec cette épidémie dans le maintien de notre vie sociale.

La prédiction du pire, certes facile et sans risque, avant que des indicateurs réellement fiables ne le fassent apparaitre, met en état d’alerte trop tôt une société qui s’épuise dans un état de stress sans fin.

Luc Chouchkaieff