MENU
K2

Vague à l’âme

Vague à l’âme - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Mathieu Guidère est Professeur des Universités (Paris VIII), agrégé et Directeur de Recherches (INSERM).

---

Illustration

Dans la plus célèbre des estampes japonaises, "La Grande Vague de Kanagawa" (Hokusai, 1830-31), une monstrueuse vague est sur le point de s’abattre sur des pêcheurs pris dans la tempête à bord de leurs embarcations. Cette vague domine la toile et révèle par contraste l’impuissance de l’homme face aux forces de la nature.

À l’annonce de la troisième vague de la pandémie du coronavirus, cette fameuse scène prend tout son sens. Il faut la regarder de près pour en apprécier la profondeur : la mer agitée sous un ciel nuageux, trois bateaux dans la tempête et une montagne enneigée. Au premier plan, une petite vague s’amorce sur la droite ; au deuxième plan, une vague plus grande s’élève avec ses écumes ; au troisième plan, une vague menace de déferler sur des humains pris au piège.

Si l’on est de nature pessimiste, on peut naturellement se focaliser sur les vagues, être obnubilé par la plus grande d’entre elles, en forme de main destructrice, et craindre le pire pour les hommes qui luttent contre les éléments de la nature. Mais si l’on est de nature optimiste, c’est la montagne sacrée qui se trouve à l’arrière-plan (le Mont Fuji), qui retiendra notre attention. Sa pointe bleue et blanche ressemble à une vague mais s’y oppose par la sérénité qu’elle dégage et l’espoir qu’elle suscite.

En somme, la vague c’est la mort qui menace, tandis que la montagne, c’est la vie qui résiste. Ainsi, l’art peut s’avérer salvateur pour chasser le vague à l’âme et retrouver la sérénité face à cette pandémie qui n’est finalement qu’une vague parmi tant d’autres dans la grande histoire de l’Humanité.

Car pendant des siècles, les épidémies ont été interprétées comme le signe de la colère divine contre les hommes pécheurs et autres fauteurs. Dans l’Ancien Testament, la peste frappe les Hébreux lorsque David entreprend de les dénombrer. Il en est de même lorsque Pharaon s’oppose à Moïse, la peste décime l’Égypte.

L’Évangile selon Saint Luc dresse une liste des signes précurseurs de la fin des temps parmi lesquels figure la peste : "alors il [Jésus] leur disait : "on se dressera Nation contre Nation et Royaume contre Royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, par endroits, des pestes et des famines ; il y aura aussi des phénomènes terribles et, venant du ciel, de grands signes" (Lc 21, 10-11).

Dans l’Antiquité, les épidémies sont associées à certaines dynasties perçues comme maudites et décadentes. Ainsi, l’épidémie qui frappe l’Empire Romain durant les règnes de Marc Aurèle et Commode, entre 165 et 190, est appelée "peste antonine" en référence à la dynastie des Antonins. Plus tard, l’épidémie ravageuse qui sévit dans tout le Bassin méditerranéen, à partir de 541, est appelée "peste de Justinien", en référence à l’Empereur romain d’Orient ayant régné de 527 à 565.

Tout au long du Moyen-Âge et jusqu’à la Renaissance, l’épidémie est perçue comme un châtiment divin, comme en témoignent les nombreux récits et chroniques concernant la peste noire (1346-1353).

En s’appuyant sur le verset du Coran (II, 243), le théologien musulman Ibn Abi Hadjala (XIVᵉ siècle) écrit : « La cause légitime de la peste est l’impudeur qui mène à la destruction de l’âge et le fait disparaître, ou de tout ce qui en sort comme la consommation des boissons enivrantes, ou la pratique de tout ce qui est illicite. »

En Orient musulman, l’épidémie est plutôt le signe d’un châtiment vengeur contre une communauté de pécheurs, tandis qu’en Occident chrétien, elle est davantage interprétée comme un châtiment rédempteur incitant les survivants à devenir meilleurs.

La dimension divine de la lèpre s’appuie sur l’Ancien Testament (Pentateuque) où il est fait obligation aux prêtres de reconnaître la lèpre et les lépreux. Le Livre du Lévitique explique comment s’y prendre pour les isoler. Dans les Évangiles des églises chrétiennes, il est dit que Jésus guérit le lépreux : ce dernier est alors vu comme une image vivante du Christ souffrant.

Ainsi, l’exclusion est préconisée pour la lèpre à partir de considérations religieuses tandis que la quarantaine est imposée pour la peste pour des considérations pratiques à partir de 1377 par le recteur de Raguse. La durée du confinement était initialement de 30 jours, mais elle sera étendue, à partir de 1423 par le Sénat de Venise, à 40 jours, d’où le terme de quarantaine.

Il faut attendre le Siècle des Lumières pour que la perception des épidémies commence à s’éloigner des explications religieuses et que les causes proprement naturelles remplacent les causes surnaturelles. En intégrant la relation espace-temps dans l’épidémie, les philosophes et les médecins rompent progressivement avec la personnification du phénomène et désacralisent la mort résultant des épidémies.

À partir du XIXème siècle, on s’intéresse davantage aux cycles de transmission et aux vecteurs de la contagion : on comprend mieux "le comment" des épidémies. Robert Koch (1843-1910), puis Louis Pasteur (1822-1895), furent les premiers à démontrer le rôle joué par des agents infectieux dans la propagation des épidémies. Edward Jenner (1749-1823) découvre le vaccin contre la variole et Alexandre Fleming (1881-1955) met au point les antibiotiques. La mortalité de nombreuses maladies recule drastiquement en Occident.

Mais les explications de la science moderne ne sont pas totalement satisfaisantes et l’on continue de se poser la question de savoir "pourquoi nous ? pourquoi maintenant ?". Ces questions existentielles se répercutent dans les arts et la littérature. Dans la représentation de la mort, la métaphorisation remplace la personnification.

Après la peste au Moyen-Âge, le choléra fait des ravages tout au long du XIXème siècle : la première vague touche Calcutta en 1817, puis l’Asie Mineure et l’Europe en 1823 ; la deuxième vague éclate en 1826 lors du pèlerinage de la Mecque et est propagée par les pèlerins de retour dans leurs contrées d’origine ; la troisième vague part de Chine en 1846 et touche le Maghreb, puis l’Europe (1852-60) ; la quatrième frappe l’Europe du Nord, l’Afrique et l’Amérique du Sud entre 1863 et 1876 ; la cinquième se déclare en Inde en 1883 ; la sixième part d’Asie en 1899 avant de s’étendre à la Russie et à l’Europe.

Même si d’autres épidémies continuent de sévir de manière épisodique dans certaines régions du monde notamment en Afrique et en Inde, le XXème siècle est marqué par les pandémies de la grippe, à commencer par la plus meurtrière de toutes, appelée "grippe espagnole", qui aurait fait près de 50 millions de morts entre 1918 et 1920.

D’autres vagues de la grippe scélérate suivront : en 1957-58, la "grippe asiatique" (H2N2) fait plus de 2 millions de morts dans le monde ; en 1968-69, la "grippe de Hong Kong" (H3N2) fait plus d’un million de morts. Plus proche de nous, en 2009-2010, la grippe A (H1N1) fait plus d’un demi-million de morts.

Enfin, depuis 2019, nous voici de nouveau confrontés au même mal qui a frappé bien des générations avant nous. Comme dans le passé, cette pandémie bouleverse nos vies et soulève des questions existentielles, poussant certains à en rechercher la réponse dans la foi et la religion. Cette réaction n’est pas nouvelle et est simplement humaine.

Lorsque Nietzsche affirme, dans "Ainsi parlait Zarathoustra", que "Dieu est mort", il entendait "renverser la table des valeurs" et penser l’homme à partir de lui-même et non plus à partir de Dieu, car il estimait que cette mort était nécessaire à l’affirmation de la vie et à la libération de l’homme.

Mais face aux pandémies successives, l’homme s’avère perdu sans Dieu car il ne sait plus "quoi croire" ni "en qui croire". Les hommes de science n’ont pas réussi à remplacer les hommes de Dieu malgré les progrès scientifiques et la sécularisation des sociétés. Le défi posé par les pandémies est de nature spirituelle et nous renvoie au caractère paradoxal de l’aphorisme nietzschéen : si l’être immortel (Dieu) repose en paix, l’être mortel lui (l’homme) est sans cesse confronté à la mort. Pour exorciser sa peur, il se tourne vers la religion comme en témoignent les demandes insistantes de rassemblements religieux et de recours formulés contre la fermeture des lieux du culte. Espérons que les vagues à venir, quelle qu’en soit leur nature, ne feront pas basculer ce siècle dans les croyances des anciens temps.

Mathieu Guidère

Publié le 4 janvier 2021

Liste des fichiers associés :