Les Entreprises de Français à l’Etranger : l'armée invisible de la France qu'il est urgent de reconnaître

06/02/2026 - 9 min. de lecture

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Claude Jaeck est conseiller en stratégie et Français de l’étranger.

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Un trésor stratégique laissé à l'abandon

Nous sommes des millions de Français dispersés aux quatre coins du globe. Entrepreneurs, cadres, artisans, enseignants, chercheurs, innovateurs. Nous portons la France dans nos valeurs, notre langue, notre savoir-faire. Nous créons, nous employons, nous rayonnons. Et pourtant, la France nous ignore.

Les Entreprises de Français à l’Étranger (EFE), représentent un réseau mondial d'une puissance insoupçonnée. Dans un contexte où la France peine à retrouver son rang économique et son influence internationale, où son image vacille, où son industrie s'essouffle, nous constituons un atout de premier ordre, totalement inexploité.

Ne serait-il pas temps que la France nous donne enfin la parole, nous soutienne et nous intègre pleinement dans l'équipe France.

Des ambassadeurs économiques méconnus

Qu'est-ce qu'une Entreprise de Français à l'Étranger, exactement ?

Il s'agit d'une entreprise de droit local, implantée hors de France, détenue majoritairement par un ou plusieurs Français, sans lien capitalistique avec une entreprise mère hexagonale, et qui par son existence contribue déjà au rayonnement économique, culturel ou technologique de notre pays. Ces structures, souvent modestes en taille mais immenses en impact, importent des produits français, diffusent le savoir-faire national, promeuvent notre langue, notre innovation, notre gastronomie, cet art de vivre à la française qui fait encore rêver le monde.

Elles sont, en somme, des ambassades économiques et culturelles. Parfois plus efficaces, plus agiles, plus crédibles que bien des initiatives officielles. Chaque jour, dans un bureau de Shanghai, une boutique à São Paulo, un atelier à Dubaï ou une start-up à Nairobi, un Français porte haut les couleurs de son pays. Par conviction. Par attachement. Par fierté.

Et pourtant, ces entrepreneurs sont les grands oubliés de la République. les EFE ne peuvent pas bénéficier d'un soutien direct de l'État français. Elles agissent sur fonds propres, prennent tous les risques, assument seules leurs réussites comme leurs échecs. Aucun budget public ne leur est alloué, aucune structure officielle ne les accompagne vraiment, aucune reconnaissance institutionnelle ne vient saluer leur travail.

Un réseau qui agit pour la France... gratuitement.

Contrairement aux grandes entreprises du CAC 40 qui bénéficient de soutiens massifs, de crédits exports, de missions commerciales présidentielles, de reconnaissances, les EFE ne coûtent rien à l'État. Souvent ils vendent des produits ou services français ou alors des produits locaux avec une touche française. Ils forment des équipes locales avec leur inimitable accent. Ils créent des partenariats commerciaux entre leurs pays d'accueil et l'Hexagone. Ils attirent des talents. Ils défendent son image, parfois à contre-courant, dans des contextes difficiles.

Gratuitement. Par conviction. Sans attendre de contrepartie.

Cette réalité devrait interpeller. À l'heure où la France dépense des millions en campagnes de communication internationale, où elle subventionne des entreprises publiques en difficulté, où elle finance à grands frais la promotion de son tourisme et de sa culture, elle ignore totalement un réseau qui accomplit ce travail de rayonnement au quotidien, sans budget, sans fanfare, mais avec une efficacité redoutable.

Une réponse concrète à la perte d'influence

Car soyons lucides : la France recule. Sur le plan économique, la désindustrialisation et les déficits s'accumulent. Sur le plan diplomatique, l'influence hexagonale s'érode en Afrique, en Asie, dans les instances internationales. Sur le plan culturel, la langue française cède du terrain face à l'anglais, même dans les anciennes sphères francophones. Sur le plan technologique, le retard s'accentue dans l'innovation, les talents fuient vers des écosystèmes plus dynamiques.

Les EFE sont une réponse directe, immédiate, opérationnelle à chacun de ces défis. Nous créons des emplois locaux et générons de la richesse directement liée à la France. Ils maintiennent une présence française active, crédible, respectée, là où la diplomatie officielle peine parfois à se faire entendre. Ils diffusent la langue et la culture au quotidien, dans des contextes professionnels, commerciaux, humains. Ils innovent, adaptent nos offres, conquièrent de nouveaux marchés en valorisant l'excellence française.

Ile sont, nous sommes, l'avant-garde économique et culturelle de la France. Une avant-garde invisible, certes, mais terriblement efficace.

Une diaspora de 1,8 millions de Français sous-estimée

Les Français de l'étranger, inscrits auprès des consulats, sont environ 1,8 millions. En réalité, ils sont bien plus nombreux si l'on compte ceux qui ne se sont pas toujours enregistrés. Parmi eux, des entrepreneurs créateurs de richesse, des dirigeants d’entreprises influents, des chercheurs, des artistes, des innovateurs. Et puis, il y a les familles bi-culturelles, bi-nationales, véritables ponts entre la France et le monde.

Mon fils, qui se présente comme “Français de l’étranger de deuxième génération’, parle plusieurs langues, comprend plusieurs cultures, navigue entre plusieurs mondes avec une aisance naturelle. Il incarne l'avenir de la France : ouvert, connecté, mobile,

international. Il est aussi, à sa manière, un ambassadeur de la France. Comme des milliers d'autres enfants de Français expatriés/immigrés.

Et pourtant, ni lui, ni moi, ni les milliers d'entrepreneurs EFE ne sommes vraiment considérés comme faisant partie de l'équipe France. Nous votons, certes. Nous sommes représentés par quelques députés à l'Assemblée nationale. Mais dans les faits, nous restons à la périphérie, éloignés des cercles de décision, absents des grandes stratégies économiques nationales.

Pourquoi sommes-nous partis ? Une vérité qui dérange

Soyons honnêtes. Si nous sommes à l'étranger, ce n'est pas toujours par romantisme ou esprit d'aventure. Beaucoup d'entre nous sont partis parce que la France ne leur offrait plus l’avenir dont nous rêvions. Certains cherchaient des opportunités professionnelles plus larges, des marchés plus dynamiques, des écosystèmes entrepreneuriaux moins étouffants. D'autres fuyaient un climat économique morose, une fiscalité confiscatoire, une bureaucratie paralysante. D'autres encore ne supportaient plus un environnement politique anxiogène, où l'entrepreneur est suspect, où la réussite est punissable, où l'initiative privée est systématiquement taxée, régulée, découragée.

Parlons franchement : les charges sociales délirantes qui rendent l'embauche prohibitive. Les taux d'imposition qui dépassent les 50, 60, voire 70% quand on cumule IR, CSG, taxe foncière, IFI. La complexité administrative kafkaïenne qui oblige à passer plus de temps avec son comptable qu'avec ses clients. Les délais judiciaires interminables en cas de litige commercial. L'incertitude permanente sur les règles du jeu fiscal qui changent chaque année. La défiance viscérale envers l'entreprise et ceux qui osent réussir. Cette atmosphère de socialisme rampant où l'on protège toujours "les autres" mais jamais ceux qui prennent des risques, qui créent de l'emploi, qui innovent.

Après dix, vingt, trente ans passés à construire nos entreprises à l'étranger, dans des pays qui nous ont accueillis et où nous avons prospéré, pourquoi reviendrions-nous alimenter un système qui nous a rejetés ? Pourquoi accepterions-nous de financer les nantis et ces élites parisiennes qui accumulent les privilèges tout en donnant des leçons de solidarité ?

La vérité, c'est que beaucoup de Français de l'étranger n'ont plus confiance en la France. Ils admirent toujours sa culture, sa langue, son histoire, la France de toujours, la France éternelle. Mais ils ne croient plus aux promesses électorales, aux modèles économiques proposés, en la capacité de la France à se réformer. Le spectre de l'impôt universel, qui viendrait taxer les Français de l'étranger même sur leurs revenus gagnés hors de France, a hanté les discussions dans toutes les communautés expatriées. Ce serait la ultime trahison : “non seulement vous nous avez poussés dehors, mais maintenant vous voudriez nous taxer même à l'étranger ?”

Reconquérir leur confiance : un défi de taille

Alors oui, mobiliser les EFE ne sera pas simple. Il ne suffira pas de claquer des doigts et d'appeler au patriotisme qui souvent s’arrête au porte-feuille. Il faudra convaincre. Expliquer. Rassurer. Montrer concrètement ce que la France peut offrir en retour.

Répondre à la question légitime : "What's in it for me ?" Qu'est-ce que j'y gagne ?

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Les entrepreneurs EFE ont réussi sans la France, parfois malgré la France. Ils ont construit leurs entreprises dans des environnements favorables à l'entrepreneuriat, avec des fiscalités raisonnables, des administrations efficaces, des marchés porteurs. Pourquoi se retourneraient-ils vers un pays qui ne les a jamais soutenus ?

La réponse ne peut être que pragmatique. Il faut leur proposer un deal clair, équitable, gagnant-gagnant. Des facilitations concrètes pour développer leur business. Un accès privilégié au marché français et européen, un accès privilégié aux commandes publiques des institutions françaises à l’étranger. Une reconnaissance officielle qui valorise leur image et crédibilise leur entreprise. Des facilités pour les écoles et la santé. Un réseau d'affaires puissant via les ambassades et les chambres de commerce. Une garantie formelle qu'aucun impôt universel ne viendra les spolier de ce qu'ils ont construit. En somme, traiter les EFE comme des partenaires stratégiques, pas comme des vaches à lait potentielles. Et après ils décideront….

Il faudra aussi faire appel à quelque chose de plus profond : le sentiment d'appartenance. Beaucoup de Français de l'étranger restent attachés à leur pays, même s'ils en critiquent le fonctionnement. Ils veulent que leurs enfants parlent français, comprennent leur culture d'origine, gardent ce lien. Ils sont fiers quand la France brille, blessés quand elle décline. Ce sentiment existe. Mais il est fragile. Il peut se transformer en amertume si la France continue de les ignorer. Ou il peut devenir une force formidable si elle sait les reconnaître et les mobiliser.

Le paradoxe français : snober ses meilleurs ambassadeurs

Ce paradoxe est devenu insupportable. La France investit beaucoup dans Choose France, ces forums où elle invite les grands patrons internationaux à investir dans l'Hexagone. Elle finance Business France pour promouvoir les exportations. Elle organise des missions économiques grandioses, avec ministres et délégations officielles. Tout cela est nécessaire, utile, légitime.

Mais dans le même temps, elle ignore les EFE. Pas de soutien financier, pas de facilitation administrative, pas de visibilité institutionnelle, pas même une reconnaissance officielle digne de ce nom. Le Label EFE existe, pensé et conçus par les Conseillers du Commerce Extérieur de la France et porté courageusement par les Chambres de Commerce et d'Industrie Françaises à l'étranger, mais il reste confidentiel, méconnu, sous-utilisé et franchement insuffisant.

Cette situation est une aberration stratégique. À l'heure où chaque euro public compte, où chaque levier de croissance doit être activé, laisser un tel réseau à l'abandon relève de l'inconséquence. Ou pire, de l'indifférence.

Ce que nous attendons de la France

Nous ne demandons pas la charité. Nous ne réclamons pas de subventions massives. Nous demandons simplement à être entendus, reconnus, intégrés.

D'abord, donnez-nous la parole. Créez des instances de dialogue entre l'État et les EFE. Associez-nous aux forums économiques officiels, aux missions commerciales, aux réflexions sur le rayonnement français. Nous connaissons les marchés locaux mieux que quiconque. Nous comprenons les attentes, les codes, les opportunités.

Écoutez-nous. Consultez-nous. Faites-nous participer.

Ensuite, soutenez-nous concrètement. Facilitez l'accès aux financements de Bpifrance Export, aux garanties, aux prêts pour nos projets de développement. Simplifiez les démarches administratives kafkaïennes qui nous épuisent : doubles impositions, visas pour nos collaborateurs non-français, reconnaissance des diplômes pour nos enfants. Offrez-nous un soutien logistique : accès privilégié aux ambassades, mise en relation avec des partenaires, visibilité sur les sites officiels du commerce extérieur. Nous ne demandons rien que les grandes entreprises n'obtiennent déjà.

Surtout, rassurez-nous. Garantissez formellement qu'aucun impôt universel ne viendra nous ponctionner rétroactivement sur nos revenus étrangers. Respectez le fait que nous avons construit nos entreprises dans le respect des lois locales, que nous payons nos impôts là où nous créons de la valeur. Ne faites pas de nous les boucs émissaires d'un système fiscal français à bout de souffle.

Enfin, intégrez-nous dans l'équipe France. Ce concept existe déjà pour accompagner les grands groupes français à l'export. Pourquoi les EFE en seraient-elles exclues ? Nous voulons être labellisés, promus, mis en avant dans les événements économiques internationaux. Nous voulons bénéficier du réseau diplomatique et commercial français, être associés aux missions, aux forums, aux salons. Nous sommes Français. Nous créons de la valeur pour la France. Nous méritons d'être reconnus comme des acteurs à part entière de son rayonnement.

Un appel solennel

Nous lançons un appel solennel. Nous existons. Nous agissons. Nous rayonnons. Dans un monde où la France doit se réinventer, où elle doit reconquérir son rang, nous sommes une force immédiate, mobilisable, dévouée.

Mais nous avons besoin de vous. Donnez-nous la parole. Soutenez-nous. Intégrez-nous dans l'équipe France. Montrez-nous concrètement que vous comprenez notre valeur, que vous respectez nos choix, que vous voulez construire avec nous un partenariat équilibré et durable.

Ensemble, nous pouvons faire de la diaspora française une puissance économique et culturelle mondiale, un levier de reconquête, un moteur de croissance pour les décennies à venir. Mais cela ne se fera que dans le respect mutuel et la confiance retrouvée.

Il est temps de nous reconnaître. Il est temps d'agir.

Claude Jaeck 

06/02/2026

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