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IA et Covid-19 : les enjeux du recours à l’intelligence artificielle dans un contexte épidémique

IA et Covid-19 : les enjeux du recours à l’intelligence artificielle dans un contexte épidémique - publication Cercle K2

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Thibault Lanxade est Président Directeur Général du Groupe Jouve.

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La focalisation du débat public de cette année 2021 sur les modalités opérationnelles d’engagement du processus vaccinal ne doit pas conduire à perdre de vue les enjeux majeurs à l’œuvre, par ailleurs, s’agissant du recours aux technologies numériques et d’intelligence artificielle face à la crise épidémique.

À cet égard, l’IA, comme de façon plus générale dans le champ de la santé, est source d’opportunités importantes d’innovations au service des patients. Elle induit également de nouveaux risques éthiques, à inscrire dans une logique de régulation positive telle que reconnue par le nouveau principe de garantie humaine de l’IA, reconnu par le projet de loi bioéthique et désormais endossé au niveau européen.

Le début d’année 2021 est marqué en France et en Europe par un débat sur l’engagement du processus vaccinal. Ce domaine ne semble, en apparence, pas le plus concerné par le recours à l’intelligence artificielle. Pourtant, des avancées académiques et technologies sont déjà intervenues en la matière. Les fabricants des principaux vaccins d’ores et déjà utilisés ont communiqué sur la mobilisation de technologies algorithmiques pour réaliser des tests "in silico" ou modéliser certains éléments du processus d’élaboration vaccinale. Nous n’en sommes cependant pas encore au stade de l’automatisation complète, perspective qui ne relève plus de l’utopie depuis la publication en juillet 2019 de l’équipe australienne de l’Université Flinders de la première fabrication par IA d’un adjuvent au vaccin contre la grippe saisonnière[1].

Si l’on prend une perspective plus large sur le recours au numérique et à l’IA face à cette crise épidémique, le tableau des cas de recours fait apparaitre une assez large hétérogénéité. Dans la réponse au Covid-19, certains pays – en particulier en Asie – ont eu plus largement recours que d’autres à l’intelligence artificielle, au pilotage par les données et aux technologies numériques. Des dispositifs de reconnaissance faciale ainsi que l’utilisation de thermomètres connectés ont permis la surveillance de la température et l’identification de personnes à risque d’être positive au Covid-19. Les données de géolocalisation ont été largement utilisées pour connaître les flux des personnes et bloquer certains déplacements. D’un point de vue plus spectaculaire et pouvant même relever d’images de sciences fiction, nous avons vu des drones assurant des livraisons diverses (nourriture, médicaments). Ils ont aussi été utilisés pour décontaminer massivement les zones confinées. Des robots ont été introduits dans certains hôpitaux, pour accompagner, voire renforcer les équipes médicales, assurer une présence auprès des patients et répondre à leurs besoins, décontaminer certains services...

Mais au-delà des recours à ces dispositifs fortement visibles et dont les usages ont été pour certains contestables au regard des principes de nos sociétés démocratiques, le recours à l’intelligence artificielle en temps de crise épidémique porte aussi la promesse d’accélération de certains procédés relevant aussi bien du diagnostic que de la recherche. Des méthodes diagnostiques reposant sur la reconnaissance d’images par apprentissage machine permettraient un diagnostic beaucoup plus rapide et efficace sur la base de clichés de tomodensitométrie. L’IA induit aussi un potentiel d’apport majeur concernant l’identification d’éventuels traitements efficaces. Des modèles testent actuellement l’efficacité de certaines molécules disponibles sur le marché sur la structure protéique du virus. Cette première sélection permettrait ensuite la mise en place de protocoles sur ces molécules pré-identifiées.

De nombreux dispositifs ont ainsi été mobilisés au service de la gestion de crise sanitaire majeure du Covid-19. Néanmoins, une disparité importante est apparue selon les pays dans les outils déployés et la manière d’utiliser les données. La France a su mobiliser certains outils numériques en appui à la crise et envisage de le faire encore plus largement au cours des prochains mois. Après de nombreuses années de balbutiement, la diffusion massive de la téléconsultation au cours de ces dernières semaines a apporté une réponse sanitaire à l’épidémie de Covid-19. L’accélération du recours à des solutions qui permettent de faciliter l’admission des patients à l’hôpital témoigne aussi d’une prise de conscience de la nécessaire utilisation de ces outils numériques et d’un travail important mené ces derniers mois pour préparer le virage numérique du système de santé sous l’égide de Dominique Pon et Laura Letourneau dans le cadre de la feuille de route digitale du plan MaSanté2022.

Néanmoins, les options radicales, choisies par certains pays, pour répondre au risque collectif au détriment de la protection des libertés individuelles, semblent très éloignées des principes fondateurs du RGPD en Europe et, plus largement, des valeurs essentielles de notre médecine personnalisée. Cette gestion de crise illustre l’importance et l’intérêt de la Garantie Humaine de l’IA, consistant dans la mise en place d’une supervision humaine lors du recours à un algorithme d’intelligence artificielle.

Cette notion a été reprise dans l’avis 129 du Comité Consultatif National d’Éthique et dans le cadre de l’article 11 du projet de loi de bioéthique, ainsi que dans le Livre blanc de la Commission européenne publié le 19 février 2020 sur l’intelligence artificielle. Ce principe de garantie humaine a également été intégré dans la grille d’auto-évaluation des dispositifs médicaux avec IA publié au mois d’octobre dernier par la Haute Autorité de Santé.

Au total, les enjeux de l’IA face aux risques épidémiques reflètent, en mode hyperbolique, les problématiques plus larges à laquelle la France et l’Europe sont confrontées en matière de recours au numérique en santé. Nous sommes collectivement face à un devoir d’innovation et de régulation positive. Nous ne pouvons pas, à cet égard, nous bloquer dans une position attentiste ou trop frileuse. Réguler ces enjeux éthiques et relever les défis de l’innovation : c’est à ce prix que la France et l’Europe parviendront à préserver la souveraineté numérique de leurs systèmes de santé.

Thibault Lanxade

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[1] "Le premier vaccin créé avec une intelligence artificielle", Futura Sciences, C. Deluzarce, 08/07/2019.

Publié le 11 janvier 2021