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K2

"Paix Économique"

Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Vanessa Mendez accompagne les projets d'innovation sociale et est membre de Chaire de recherche et d'enseignement "Paix Economique" à la Grenoble Ecole de Management.

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"Compte tenu de l’hostilité à laquelle nous sommes actuellement confrontés en raison de l’offensive de nouveaux adversaires, je suis déterminé à déployer un plan de bataille coercitif pour poursuivre la conquête de nouveaux territoires. Le bras de fer sera féroce et nous aurons besoin de la réactivité et de la combativité de l’ensemble des troupes pour mettre en oeuvre une véritable machine de guerre. Il ne fait nul doute que l’État-major, très mobilisé à vaincre l’ennemi, mettra en place une "war room" digne de ce nom".

Non, ce n’est pas ce que vous croyez ! Ces phrases ne sont pas celles d’un général d’armée mais celles d’un dirigeant d’entreprise. La métaphore militaire fait florès dans le monde de l’entreprise. Cette rhétorique martiale est censée motiver, galvaniser le moral des salariés, susciter l’envie de gagner et d’atteindre des objectifs élevés. Elle renforce une vision ontologique basée sur la notion de conflit. En cela, elle repose sur le présupposé selon lequel les entreprises sont identifiées comme concurrentes et ne peuvent survivre ou se développer que de façon non coopérative, en référence au modèle de l’affrontement théorisé par Clausewitz.

Il est légitime de se poser la question de ce glissement sémantique, de la sphère militaire au champ de l’économie. La défense et la sécurité visent trois buts : conduire une guerre, gérer une crise ou encore préserver la paix. L’économie, quant à elle, a pour finalité de produire des biens et des services pour la société, son progrès et son bien-être, dans une volonté de soutien aux activités de l’économie réelle (en dehors de la partie spéculative).

Puisque le langage est producteur de sens et de représentations sociales, comment expliquer une telle dérive du signifié ? Pourquoi le discours du dirigeant d’entreprise s’est-il chargé de soubassements portant une négation de la valeur de la vie humaine ? L’objet de cette contribution n’est pas tant d’analyser les raisons de ce rapprochement analogique que d’observer d’autres formes d’expression correspondant à d’autres visions entrepreneuriales.

En effet, et malgré la doxa dominante, toutes les organisations n’envisagent pas leur expansion et prospérité contre, en opposition à et au détriment d’autrui et de la nature. Certaines entreprises se sont construites sur des dynamiques et des fondamentaux comparables à ceux de la famille. Qu’est-ce qui définit la famille ? Le souci et le soin de l’autre, la transmission, la solidarité, le partage, le long-terme, la cohésion, l’adaptabilité face aux crises… La famille désignerait ainsi une communauté de valeurs et de destin, abritant sous un même toit, des personnes ayant des liens entre elles et interagissant régulièrement. Dans le domaine de la recherche psycho-sociale, les résilience familiales sont décrites comme des compétences de familles à surmonter des épreuves traumatiques, malgré des trajectoires marquées par l’adversité et la confrontation à des événements ou des contextes particulièrement défavorables. Le psychiatre américain Murray Bowen souligne, par ailleurs, que la famille est un système multi-générationnel au degré d’interdépendance émotionnelle divergent entre membres.

Selon le baromètre des entreprises familiales européennes (KPMG / EFB, 2019), les entreprises familiales représentent entre 55 % et 90 % du nombre total d’entreprises, selon le pays. Leur taille varie, allant de la TPE à la multinationale. Certaines peuvent compter des milliers de salariés. Les entreprises familiales sont souvent dépeintes de façon vertueuse en raison de leur vision à long terme et de leur capacité à traverser les crises et les décennies de façon plus stable que les entreprises classiques.

Ne subissant pas la tyrannie d’actionnaires opportunistes ni la pression des marchés financiers, elles privilégient des gestions patrimoniales, des stratégies de maintien de l’emploi et placent les hommes avant les process et la rationalité économique. Les entreprises familiales n’hésitent pas à investir dans des plans de formation pour retenir les talents et créer des espaces d’initiatives personnelles pour faire grandir les collaborateurs. Elles ont généralement recours à des pratiques managériales reposant sur l’informel, le participatif, l’inclusion, le don contre don et le sentiment d’appartenance. Les stratégies d’entreprise permettent également de faire évoluer les savoir-faire historiques pour s’adapter aux mutations des marchés et innover.

Les patriarches à la tête d’entreprises familiales ont compris de manière presque intuitive que la raison d’être d’un projet d’entreprise allait au delà de la seule définition juridique et de la dimension financière. Appeler un salarié par son prénom avec un intérêt sincère, demander des nouvelles de ses enfants, offrir un temps d’échanges qualitatif à un responsable d’équipe en difficulté, cultiver un "vivre ensemble" en dehors de l’entreprise, saisir le potentiel d’opportunités dans ce qui "vit" et "se vit" en dehors de l’organigramme, développer un rapport sain et équilibré à l’argent dans une perspective de transmission et de partage… sont quelques marques de fabrique de l’entreprise familiale.

Les entreprises familiales sont reconnues pour placer de façon prioritaire la confiance au coeur de leurs relations avec les parties prenantes. Les fournisseurs font l’objet d’une attention particulière pour co-concevoir des stratégies cohérentes et novatrices comme, par exemple, les achats collaboratifs. Loin des radars médiatiques, les entreprises familiales se sont développées dans une intimité qui a les ancrées et nourries favorablement. Elles forment souvent des collectifs dynamiques où chacun(e) connait sa place, sa valeur, se sent reconnu(e). Etre une entreprise familiale signifie avoir fait un choix conscient et délibéré de développer des relations harmonieuses, équilibrées et équitables avec les partenaires de l’écosystème élargi. Une illustration concrète de se relier au "Nous" en passant par "Soi".

Dans un monde à venir où l’essentiel devra primer sur le superflu, où le retour à la simplicité et au bons sens sera une nécessité, les entreprises familiales auront des aouts de taille : leur capacité à générer du vivant, à créer un imaginaire collectif, à offrir de la sécurité et à assurer de la continuité pour leur écosystème en dépit des turbulences. En résumé, la caractéristique intrinsèque des entreprises familiales réside dans leur intention de pacifier leurs relations avec l’ensemble des acteurs participant à la vie de l’entreprise.

L’introduction de la notion de paix dans le champ de l’économie entrainera inévitablement des sourires, voire des sarcasmes. Est-ce raisonnable ? S’agit-il d'une pure utopie ou d’une réalité déjà ancrée dans le paysage entrepreneurial ? La paix économique, sujet investi par la Chaire de recherche et d’enseignement "Paix Économique"[1] soutenue par des PME-PMI et grandes entreprises industrielles de la région Rhône-Alpes, entend proposer des voies de réconciliation entre le monde managérial, souvent froid et fonctionnel, et le besoin de ré-humaniser l’entreprise.

En écho à l’approche de Félix Guattari, l’entreprise pacifiée est fondée sur un triptyque de prises de conscience que le philosophe qualifie respectivement d’écologie environnementale, sociale et mentale. Premièrement, l’interdépendance avec l’environnement impliquant la nécessité de redonner au territoire ce qui a été prélevé. Deuxièmement, la responsabilité face à la société exhortant à créer des richesses selon un autre modèle que le capitalisme mondial intégré. Troisièmement, questionner son rapport à autrui et au monde invitant au courage introspectif.

La paix économique, à la croisée entre les sciences de gestion, la sociologie, la philosophie, la psychologie, la géopolitique, l’économie internationale…, permet de faire un double pas de côté en matière de "vivre ensemble" en replaçant l’homme au centre de l’entreprise, d’une part, et en remettant l’entreprise au coeur de la cité, d’autre part.

Mêlant utilitarisme, réciprocité, altruisme rationnel, logique économique mais aussi respect de soi, des autres et du vivant, coopération et confiance, la paix économique est loin d’être un oxymore. Elle est un outil puissant de réflexion et d’action pour tout entrepreneur qui souhaite engager durablement son entreprise dans une voie de transformation systématique et holistique - managériale, fonctionnelle, culturelle et organisationnelle. Pour toujours plus de conscience dans la prise de décision stratégique et la gestion des opérations. 

Vanessa Mendez

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[1] dont le titulaire est Dominique Steiler et portée par Grenoble École de Management

Publié le 10 février 2021