Un nouvel esprit de défense et de résilience : pour une nouvelle souveraineté dans l'Europe (1/3)
19/01/2026 - 25 min. de lecture
Le Cercle K2 n'entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.
Général Jean-Pierre Meyer est Président du Cercle K2. Philippe Muller Feuga est consultant, Expert en sécurité & intelligence stratégique, protection des données et gestion de crise.
---
La conflictualité contemporaine est marquée par la diminution des guerres interétatiques, ou des conflits armés entre militaires sans disparaître, mais par le maintien de la menace pouvant s’additionner à des crises sur les intérêts fondamentaux de la Nation. Cette conflictualité est confrontée à l’évolution de différents facteurs affectant le concept de puissance et donc la dialectique des volontés, telles i) les innovations de rupture avec l’ère industrielle (XIXe et XXe siècles) autour du numérique et du spatial avec l’émergence d’une nouvelle valeur économique, la donnée ou data, information ou connaissance ; ii) la structuration en réseaux aux frontières incertaines dans les profondeurs de l’État appelé à se coordonner avec la société civile pour mieux appréhender les nœuds stratégiques ou points de rupture ; et iii) la construction partielle d’une société internationale (ONU, DIP et CIP) animée d’opinions publiques (rôle des médias et des réseaux sociaux) dans un environnement juridique foisonnant en normes ou en règles.
Ces trois facteurs cardinaux bousculent l’ordre mondial dans l’expression de la souveraineté tant interne qu’externe inscrite dans la liberté d’appréciation, de décision et d’action, mais ignorée dans la construction du marché unique européenne au sein de l’Union européenne. Ils interrogent sur le maintien ou non d’un esprit de défense, voire de résilience au sein de la société française, et parmi ses acteurs, personnes physiques ou morales.
Trois tribunes apportent des réponses dans le nouvel affrontement de puissances : De la guerre militaire à la nouvelle guerre hybride et globale (Tribune 1) ; un nouvel esprit national de défense et de résilience pour une nouvelle puissance souveraine dans l’Europe et le monde et une nouvelle contre-guerre hybride, irrégulière et globale, défensive et offensive, nationale dans ses alliances, pour la défense des nouveaux intérêts fondamentaux de la France dans l’Europe (Tribune 2) ; un nouveau rôle pour les forces armées et une nouvelle artillerie dans les forces terrestres. (Tribune 3).
---
Tribune 1
Première partie
DE LA GUERRE MILITAIRE À LA NOUVELLE GUERRE HYBRIDE ET GLOBALE
Les transformations des composants de la puissance observées depuis la fin du XXe siècle modifient l’art de la dialectique de volontés pour « atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entraînant une désintégration morale de l’adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu’on veut lui imposer », jadis par la guerre militaire (1ère partie), à présent par la nouvelle guerre hybride et globale (2nde partie).
1. La guerre ancienne de haute intensité, militaire et nucléaire (1945-2002)
1.1. Un affrontement de puissances essentiellement militaires
Traditionnellement l’État et la puissance s’épaulent et, depuis la Guerre du Péloponnèse, le piège de Thucydide (Graham Allison, 2012) se referme entre les puissances établies et les nouvelles puissances émergentes. Celles-là assurent un ordre d’abord européen jusqu’en 1918, puis mondial après 1945.
Une telle situation géopolitique, qui imposait bien souvent la soumission pour certains États notamment dans les traités de paix, pouvait conduire à l’émergence et à l’opposition de deux volontés, investies du pouvoir souverain, jusqu’à un « affrontement de puissances » : cette opposition pénètre alors l’art de la dialectique de volontés opposées « employant la force pour résoudre leur conflit ». S’ajoute l’effet de surprise, peu ou mal anticipé souvent par déni, par une des deux puissances antagonistes sous les aspects politique, diplomatique, monétaire, économique ou culturel élargi au juridique, qui permet alors de l’emporter, de toucher ses points d’importance vitale (PIV) ou points de rupture et d’atteindre l’objectif ou l’effet final recherché.
Cette dialectique de volontés, s’inscrit dans la menace, parfois élargie à un système d’ententes et d’alliances pour atteindre parfois l’extrême violence d’une confrontation majeure, la « guerre mondiale ». C’était la guerre militaire en tant que « continuation de la politique avec des moyens changés » et qui « ne peut être pensée sans finalité » au risque d’échec pour ne pas avoir donné de « sens » à l’action.
Il s’agit toujours d’atteindre les buts politiques (Zwecke) recherchés qui vont de la défense de ses propres intérêts, ceux du pays, de l’État ou de la Nation impliqués, à la défaite, voire à la réduction des forces adverses, à la destruction des forces vives (Ziele) jusqu’à l’annihilation des éléments de résistance ou de résilience de la puissance adverse.
1.2 Une stratégie militaire française, conventionnelle, palier d’une dissuasion nucléaire globale sanctuarisée.
Lors de la « guerre froide », la stratégie dans l’art de la guerre militaire conventionnelle, a été élaborée, notamment pour optimiser l’emploi des « forces aéroterrestres mécaniques », par la mobilisation de tous les moyens de la puissance industrielle, ce qui conduit à la guerre militaire totale observée lors des deux guerres mondiales. Cette stratégie relevait d’une logique de front linéaire, de forces de mêlée (qualifiée d’échelon de contact) et de profondeur associée à la géographie, celle de l’« arrière » pour les forces de deuxième échelon essentiellement des chars (par intégration de la bataille terrestre et de la bataille aérienne), et plus généralement pour le soutien humain et logistique, essentiellement militaire.
Pour la France, face à l’adversaire potentiel, cette profondeur ne pouvait être que militaire puisque le corps de bataille fort de ses 3 corps d’armée et des forces aériennes tactiques, engagé en défense rapprochée de l’hexagone, territoire national devenu le sanctuaire à protéger, devait affronter un ennemi qui avait franchi ses frontières, percé le dispositif OTAN et traversé des pays alliés comme l’Allemagne où d’ailleurs une force d’action rapide française forte notamment d’hélicoptères antichars, la FAR, pouvait engager l’adversaire au plus loin.
Si l’ennemi lançait ses forces vers notre pays, le combat à nos frontières pouvait intervenir. Il devait être de durée limitée, de l’ordre de quelques jours. En cas d’échec, le concept de dissuasion nucléaire entrait en vigueur : tout d’abord par une action « préstratégique » en guise d’ultime avertissement, avant l’action nucléaire stratégique frappant le « sanctuaire ennemi » (Hernu, 1984). L’ultime avertissement assuré par les capacités françaises, comme le système d’arme nucléaire « tactique » Pluton et ensuite Hadès, déployé aux frontières Nord et Est du « sanctuaire », ne pouvaient traiter que des objectifs, certes militaires, mais situés sur le territoire allemand et donc dans sa population. C’est la raison pour laquelle, sous la pression de l’Allemagne réunifiée du chancelier Helmut Kohl (1990) et alors que le pacte de Varsovie était dissous, la France a renoncé aux « frappes nucléaires préstratégiques ». A l’égard d’un allié, de surcroit en « couple franco-allemand » et pour des raisons humanitaires, cette partie du concept de la dissuasion nucléaire, n’était plus humainement convenable.
Le nucléaire stratégique, stade ultime de la dissuasion, s’attaquait aux profondeurs de la puissance globale de l’adversaire à l’intérieur de ses frontières, son propre « sanctuaire », notamment pour entamer le soutien moral de la population civile qui n’était plus ainsi épargnée par le conflit. L’expérience d’Hiroshima avait montré l’efficacité de ce concept.
Ces profondeurs étaient traitées par les capacités mer/sol des SNLE et air/sol des Mirage IV, puis Rafale et les missile ASMP, grâce à leur portée, leur puissance et leurs capacités de pénétration face aux défenses sol/air de l’ennemi.
Ce concept de dissuasion nucléaire préstratégique et stratégique dans son approche de « va tout », impliquait une acceptation nationale de frappes nucléaires adverses en retour sur notre pays. Celui-ci ne prévoyait pas sciemment de protection (abris) pour la population qui aurait été ciblée. C’était l’esprit de défense français jusqu’au « stade ultime de la mort ».
C’était le concept établi par la France, puissance nucléaire, voulue par le général de Gaulle, pour préserver l’indépendance et l’autonomie stratégique du pays, et assurer la défense du sanctuaire national. Il fait toujours l’originalité du concept français de dissuasion nucléaire dans un mode de guerre régulier.
Il était bien souvent considéré comme très intellectuel, faisant appel à l’intelligence émotionnelle. Mené contre un État souvent dictatorial pour lequel la valeur humaine de la population compte peu, voire pas du tout, ce concept était bien souvent contesté. C’était le cas des Américains plutôt tournés vers le « rapport de forces », notamment quand il s’agissait de l’URSS devenue la Russie, voire de la RP de Chine ou de la Corée du Nord, et plus récemment de l’Iran. Ainsi, la Russie concevait l’arme nucléaire tactique comme une « super artillerie » qui prolongeait sa puissance militaire conventionnelle, notamment celle de ses chars. L’arme nucléaire stratégique était dévolue aux profondeurs adverses sur son territoire pour détruire sa puissance dont l’esprit de défense, et obtenir sa soumission.
1.3. Des pays européens intégrés dans l’OTAN dominée par les Etats Unis
Les autres pays européens, intégrés dans l’OTAN, renonçaient à l’acquisition de capacités nucléaires nationales au titre de la non-prolifération internationale (TNP conclu en 1968). Ils s’en remettaient aux États-Unis pour l’acquisition des capacités militaires conventionnelles au titre de la normalisation et de l’interopérabilité. Cette intégration permettait ainsi aux Américains de planifier et de conduire la guerre, et surtout de décider seuls de l’emploi du feu nucléaire tactique comme stratégique, même si les cibles militaires potentielles adverses étaient situées sur le sol européen, surtout en Allemagne. Le feu nucléaire dont les capacités étaient strictement américaines était « mis à la disposition de l’OTAN sur décision américaine » selon une stratégie définie par les États-Unis, sans réelle concertation !
Le Royaume Uni, érigé comme puissance nucléaire avec l’aide des Américains, se plaçait aussi dans le sillage de son allié historique, par tradition et aussi par nécessité, tant son dispositif nucléaire « à double clé » était en partie sous contrôle de l’allié d’outre-Atlantique.
Cette intégration des pays européens trouvait son origine dans leur appréciation de la puissance américaine et ses capacités de destruction militaires et civiles constatées lors des deux guerres mondiales. La frappe nucléaire sur Hiroshima première du genre, consolidait le niveau de puissance de cet allié qui avait libéré l’Europe. Ils s’étaient ainsi « retranchés » dès la fin de la 2nde guerre mondiale, sous le puissant parapluie défensif à la fois conventionnel et nucléaire américain, pour se mobiliser autour de la seule et nécessaire reconstruction de leurs pays, pour la plupart dévastés. Le programme américain dit plan Marshall (the European Recovery Program ou ERP, avril 1948/septembre 1951) soutenait cette reconstruction, ainsi que l’équipement de leurs forces militaires nationales.
Par la suite, après la chute du Mur (1989) et la dissolution du Pacte de Varsovie (25 février 1991, en pleine guerre du Golfe), toujours sous la protection du parapluie américain, les pays européens notamment l’Allemagne et les nouveaux entrés (ex-PECO ou groupe de Višegrad, 1994), confortés par les « dividendes de la paix » et l’émergence d’une mondialisation « heureuse », se sont unis autour d’un marché intérieur afin de devenir une puissance économique, capable de rivaliser avec les Etats-Unis ou la RP de Chine. Ce fait était appelé à prolonger les « trente glorieuses ». Cette situation particulièrement confortable leur permettait de ne pas s’investir financièrement dans une défense militaire plus robuste et autonome, mais coûteuse, la France conservant en ce domaine une certaine autonomie stratégique, par ailleurs peu comprise. Cette attitude recevait l’assentiment des États-Unis qui, par le Partenariat pour la Paix (PPP, 1994), affirmait ainsi leur leadership dans l’Alliance otanienne qui, contre les avis des experts américains, avait été maintenue alors que le Pacte de Varsovie avait disparu après la chute du Mur. Ils pouvaient aussi conserver, développer et orienter un marché de l’armement, cependant strictement conventionnel et opératif. La dimension stratégique des capacités, celles du renseignement dont satellitaire et du traitement des profondeurs notamment par le nucléaire ou par les missiles tactiques conventionnels de longue portée, n’était pas partagée.
1.4 La France maintient son concept de dissuasion nucléaire sanctuarisé, mais réduit ses capacités conventionnelles
Pour mener sa politique d’indépendance nationale définie par le général de Gaulle et poursuivie par les Présidents successifs, la France, au cours de ces trente dernières années, a préservé et modernisé de façon autonome, ses forces nucléaires. Elle a entretenu ses forces conventionnelles dont les capacités ont été réduites cependant, en nombre mais pas en qualité, notamment avec le char Leclerc, le canon Caesar, le Rafale, le porte-avions, les sous-marins tous de fabrication française, sans oublier le satellitaire. Les armées sont devenues « échantillonaires ». C’était le cas des forces terrestres qui avaient effacé la Première armée et ses trois corps d’armées avec leurs éléments organiques comme l’artillerie de la profondeur sol/sol et nucléaire (tactique) et l’artillerie sol/air.
Le concept d’emploi étant préservé notamment pour la haute intensité, mais avec des capacités réduites, les dispositions logistiques étaient restées limitées à quelques jours de combat. C’était le cas des munitions d’artillerie qui de surcroit avaient évolué avec l’arrivée du Caesar, et dont le coût était plus élevé que les munitions anciennes. Cette nouvelle situation liée à des budgets restreints ne pouvaient que conduire à ne disposer que de stocks limités. La norme logistique avait été établie dans une « stratégie directe » associée à la guerre régulière pour un combat court et violent qui devait déboucher en cas d’échec, sur l’action nucléaire. Ces dispositions simplement modernisées n’étaient pas à reconsidérer, car elles convenaient pour les affrontements asymétriques nouveaux contre des adversaires comme le terrorisme, les trafics internationaux dont la drogue, ou pour mener des actions humanitaires notamment sous l’égide de l’ONU. En outre, les budgets étaient réduits et devaient supporter en partie, les opérations extérieures prioritaires. À la suite de la suspension du service militaire obligatoire (1996), la notion de « réservoir de forces » se développait alors pour mener les planifications capacitaires selon les situations opérationnelles nationales ou internationales dans lesquelles les forces françaises étaient engagées.
La menace soviétique ayant disparu après la dissolution du Pacte de Varsovie, la défense opérationnelle du territoire (DOT) qui lui était destinée a été progressivement effacée. Malgré le rapport Thiériot-Mirallès (2022) sur la préparation à des conflits de haute intensité, elle n’a pas été reconstituée alors que la menace russe résurgente apparaissait, s’additionnant à de nouvelles menaces de nature hybride dans une guerre irrégulière « globale », tel le cyber, mais aussi informationnelles, cognitives, environnementales ou criminelles, càd dans la population.
La France a porté l’essentiel de son effort sur le renseignement stratégique. Toujours par souci d’indépendance et grâce à nos systèmes nationaux de renseignement, dont satellitaires, il s’agissait de disposer de nos propres appréciations de situations géopolitiques afin de les confronter à celles diffusées par les États-Unis dans l’OTAN ou en bilatérales, et conserver notre autonomie stratégique de décision dans les situations de crise. L’exemple de la guerre en Irak en 2002 à laquelle la France n’a pas voulu participer par suspicion est révélateur de cette situation : Notre pays n’était pas en mesure de valider le renseignement américain sur les armes chimiques irakiennes. Dans le doute, le Président Chirac a préféré ne pas engager la France dans le conflit. Il a entraîné le chancelier allemand Schröder dans sa démarche. L’histoire lui a donné raison.
Pour des raisons d’emploi limité des forces « de haute intensité », et celles de stagnation de la réflexion doctrinaire sur l’emploi des forces, notamment dans les différents Livres blancs de 2008 ou de 2013 qui cite pour la première fois les expressions de « menaces hybrides » ou « d’adversaires irréguliers », le renseignement opérationnel n’a pas retenu suffisamment toute l’attention, par exemple pour l’usage des drones pourtant reconnu durant la période de la guerre froide pour l’action contre les forces du deuxième échelon : Ils étaient destinés à acquérir les objectifs militaires pour les frappes nucléaires « préstratégiques ». Les drones présentaient alors moins d’intérêt lorsque ces frappes ont été abandonnées (1991). La France qui avait acquis une certaine avance dans ce domaine, n’a pas été visionnaire pour un emploi potentiel de ces systèmes à la fois civil et militaire. Dépassée par d’autres, elle tente actuellement de rattraper le temps perdu.
Pendant que les Européens détournaient la tête ainsi que, dans une certaine mesure la France qui réduisait les crédits de paiements affectés à la dissuasion qui passaient de 18,5% en 1990 à 11,6% en 2020, « la maison brûle, et nous regardons ailleurs » disait le Président Chirac (2002, Johannesburg), les Russes, les Chinois, la Corée du Nord et les Américains poursuivaient leur course aux armements modernes et stratégiques, bénéficiant de leur domination dans les révolutions de la haute technologie et du numérique.
2. La nouvelle guerre hybride et globale (depuis 2002)
2.1. La guerre traditionnelle militaire s’élargit à une nouvelle guerre hybride, irrégulière et globale dans la population
Si la puissance repose traditionnellement sur une bonne rémunération des facteurs de production, à savoir industrielle depuis la fin du XIXe siècle, il existe une rupture dans cette approche classique qualifiée de « combat régulier » des moyens : Apparues dès les années 1950s avec l’industrie informatique, les composants de la puissance et avec eux la base industrielle et technologique ou BITD sont appelés à se transformer afin de privilégier les effets pour atteindre les buts politiques ou l’effet final recherchés.
Sous les effets conjugués des acteurs économiques publics ou privés happés par les nouvelles technologies de l’information et de communication (NTIC), les composants de la puissance se modifient, le physique s’efface devant le virtuel dans la création de richesses. Les nouvelles technologies diffusent la connaissance à l’échelle mondiale, l’analogique s’efface à son tour pour le numérique, et à présent pour l’IA et ses algorithmiques et l’informatique quantique. Émerge une nouvelle valeur économique, l’information ou data, et avec elle apparaissent les nouveaux chaînons de défense pour une puissance globale, voire hégémonique. La guerre, toujours comme affrontement de puissances, devient hybride, plus intelligente, plus populiste car elle se transpose dans la population par des tactiques non-linéaires mais sans éliminer la guerre militaire entre militaires.
Ainsi, sont concernés dorénavant les domaines de puissance souveraine systémiques et leurs profondeurs, comme l’énergie, l’eau, l’agroalimentaire, la santé, le numérique, le cyber, la recherche et développement, la formation auxquels s’ajoute la cohésion nationale dans une nouvelle relation entre l’Etat et la société civile.
La société post-industrielle ou celle de l’information élargie au renseignement et à la connaissance, symbolisées par l’Internet transportant et diffusant les données, auquel se superpose l’économie spatiale grâce au New Space, se structurent par les réseaux, dont sociaux distribués ou décentralisés, et par les plateformes au contact des internautes dès leur premier « clic », et selon un débit toujours plus rapide (passages de la 2G à la 4G, puis à la 5G). Ces réseaux concernent environ 73,2 % de la population mondiale ; 96,4% en Europe, et 93,3% en Amérique du Nord, avec une augmentation annuelle de 140 millions de personnes connectées.
2.2. Une démultiplication des points de rupture et d’angles morts des domaines de puissance dans leurs profondeurs
Si l’approche stratégique devient plus intelligente, plus précise – grâce à la multiplication de senseurs ou capteurs automatisés, émettant un signal électrique traité par un processeur embarqué aux algorithmes prédéfinis –, en privilégiant les effets ciblés, l’affrontement de puissance en profondeurs devient manifeste : Le numérique et ses systèmes présents au sein de la population y démultiplient les « points de rupture de la puissance » que l’adversaire observe, recense pour les traiter en cas de conflit comme le conflit russo-ukrainien depuis 2022 ou celui d’origine islamique radicale contre Israël depuis 2006 le révèlent.
Il observe aussi les « angles morts » de notre sûreté par lesquels il ne manquera pas de s’engouffrer provoquant ainsi la « surprise stratégique » qui inquiète tant tous les décideurs responsables.
Les révolutions de la haute technologie et du numérique, ainsi que les sciences génératives et anthropologiques peuvent donner aussi l’avantage à cet adversaire par le développement de systèmes nouveaux « révolutionnaires » matériels, immatériels et cognitifs d’influence : C’est lui donner un avantage militaire, économique, politique notamment par une capacité d’influence subversive au détriment de notre cohésion nationale, et en l’absence de toute régulation juridique.
La société algorithmique en rapide devenir dissipe le plus souvent une connaissance sans esprit critique, éloignée de l’esprit européen de la méthode, et portés par les acteurs géants du numérique, les GAFAM américains, ou les BAXTH de la RP de Chine, mais aussi par des esprits mal intentionnés comme les hackers et les craqueurs. Ces acteurs ou big five non-européens opèrent en profondeur dans une interaction avec la machine : Ils sont capables de générer par algorithmes ou l’IA, d’autres réalités virtuellement augmentées, de capter notre attention, de modeler par suggestion notre comportement, voire de créer des états altérés de notre conscience vers une autre vie alternative (tel le métavers) suggérée ou rêvée, dont le contrôle grâce au « doux commerce » n’est pas très éloigné avant de conduire à une société de surveillance dans les États autoritaires. A l’ère du numérique, l’être humain et la société civile reviennent au centre du dispositif. La guerre info-valorisée se déplace dans la population d’autant que la menace reste mal perçue, non anticipée, voire méconnue par nos responsables politiques qui sous-estiment l’usage du droit comme arme par les forces adverses, usage qui se substitue à la force pour atteindre leurs objectifs. La surprise stratégique y devient omniprésente, incertaine quant au composant de puissance le plus vulnérable ou selon le point d’intérêt vital (PIV) à atteindre (Ziele) par d’autres moyens que militaires, dissimulés ou non, quant à ses effets négatifs conformes aux objectifs politiques. Notamment, si son efficacité juridique dépasse l’attente militaire, il obtient la soumission sans combattre (Sun Tzu), ne serait-ce qu’en renversant l’opinion publique en sa faveur. Dès lors, cela relève-t-il de nos seules forces armées, ne serait-ce que par défaut ?
L’irruption et l’exploitation de cette nouvelle unité de valeur, moins physique que virtuelle (à 3D+ ou à 4D), l’information ou data promouvant le web n.0, constitue le cyberespace en pleine expansion grâce à l’interconnexion, à l’intégration des systèmes informatiques IT/OT (type SCADA) annonçant l’Internet des objets (IoT), à la connectivité entre réseaux (networks), et à la réduction du temps de latence sur un plan stratégique dans une guerre devenue hybride ou irrégulière. Tout comme face aux menaces croissantes dans le cyberespace, la mise en œuvre en France de doctrines militaires de luttes informatiques et d’influence (L2I) appliquées par le ComCyber ou VigiNum (SGDSN/ANSSI) s’inscrit dans la logique du bouclier (défensive, LID) et de l’épée (offensive, LIO), mais en seule légitime défense.
L’environnement juridique international (jus in bello, ou DIP) y reste incertain, non adapté pour intégrer l’instrumentalisation du droit comme élément de faiblesse ou de vulnérabilité des pays occidentaux (OCDE) par les régimes ou entités autocratiques à idéologies radicales (cf. la définition du terrorisme par l’ONU). Ce qui nous conduit à la place de l’opinion publique (rôle des médias et des réseaux sociaux), à en rechercher le soutien par l’esprit de défense, de résistance ou de résilience face à l'objectif politique adverse jugé comme insoutenable par la population car la confrontation ainsi menée est ressentie de manière injuste, inhumaine ou inique.
Ainsi, dans cette dialectique de volontés, la guerre se poursuit, moins militaire et davantage « civilo-populiste » ou « hors limites ».
2.3. Une nouvelle guerre globale économique, numérique, cognitive par l’influence et hors limites
Non restrictive ou nullement restreinte (unrestricted) à la guerre militaire, la nouvelle guerre moderne hybride est globale. L’adversaire, selon ses capacités, peut mieux coordonner ses différentes actions par priorité voire opportunité sur les différents systèmes des domaines de puissance, pour atteindre l’effet final global recherché (Zwecke). Il n’est pas étonnant que cette conduite de la guerre par l’approche systémique ait été amorcée dans le prolongement de l’art opératif d’origine soviétique (1927) grâce à une meilleure compréhension des formes et des méthodes d’utilisation ou de l’application de la force sur un système plutôt que celle du droit. Les deux colonels de l’armée de libération populaire ALP chinoise ont défini cette nouvelle approche globale, en observant les évolutions sociologique et technologique (1998), réflexion reprise par la doctrine soviétique de l’opérationnel adaptée par le général russe Valeri Gherasimov (2014) à la guerre nouvelle génération en réponse à la guerre hybride « par l’emploi coordonné de moyens changés ». De ces conditions, l’interaction entre l’État et la puissance devient de plus en plus évidente. Mais dans ces conditions nouvelles et la complexité croissante de notre monde, l’État « ne peut pas tout » (Jospin, septembre 1999). Il doit s’appuyer de plus en plus sur la population, et se coordonner avec la société civile.
La nouvelle guerre est hors limites, ne respectant plus le droit qui devient une forme de combat : La nouvelle guerre hybride faite pour durer notamment dans la population s’est émancipée du droit international traditionnel de la guerre (jus ad bellum) qui, au titre des droits de l’homme, protégeait les populations civiles (droit international humanitaire). La déclaration de guerre a disparu. La guerre devient une confrontation ou un combat, le plus souvent déloyal. Le terme de « guerre » est remplacé par le terrorisme (Gaza), l’opération spéciale (Ukraine), l’action subversive (l’islam conquérant), le cyber attaque ou l’action criminelle organisée (le trafic de drogue, ou tout trafic illégal), et traduit l’usage de la force au détriment du droit.
La population civile n’y est plus préservée : elle est transformée en boucliers humains, elle est « ciblée ». Les militaires et les dirigeants sont désignés comme « criminels… de guerre » par des tribunaux pénaux internationaux (CPI). Si une certaine opinion publique soutient les actions terroristes ou criminelles, c’est au nom d’une déviation des droits de l’homme transformés en droit de l’humanité (non reconnue). La subversion idéologique contre les valeurs fondamentales notamment de notre République est considérée comme une évolution de la pensée politique révolutionnaire pour une amélioration de la paix sociale et de la cohésion, domaines majeurs de notre puissance.
Les Etats ne peuvent plus se référer à la guerre et à son droit puisqu’elle n’existe plus. En retour, par effet miroir, ils peuvent envisager dans leur défense, des actions offensives notamment dans les profondeurs des domaines de puissance de l’adversaire, appelées à devenir, elles aussi, des « opérations spéciales », proportionnelles et admises par l’opinion publique clairement informée. Ces Etats seraient ainsi libérés du droit de la guerre et de la contre-guerre pour réagir au même niveau juridique que celui de l’adversaire.
Les régimes démocratiques qui se réfèrent bien souvent aux droits de l’homme dans leurs actions y compris militaires, sont-ils capables de franchir le pas, au minimum pour modifier et adapter le droit aux nouvelles situations ? Certains le font comme les Etats Unis contre les bases nucléaires de l’Iran ou le narcotrafic (Venezuela) que d’autres dénoncent comme des actions « illégales ». Ces actions ne relèvent pas d’une « guerre préventive » mais comme une « opération spéciale ». D’autres Etats peuvent être plus réticents, comme la France, qui pourrait se retrancher derrière le concept de dissuasion nucléaire pour ne rien entreprendre.
Plus généralement, l’approche stratégique de nos responsables politiques, notamment de la préparation et de l’emploi de nos forces armées selon la loi de programmation militaire 2024-2030 qui fait de la lutte contre les ingérences numériques une priorité, s’inscrit-elle dans cette rupture, ou préparons-nous toujours la dernière guerre ? Autrement dit, quelle doit être la nouvelle stratégie de puissance souveraine dans le nouveau rapport de forces, ou le nouveau sens à donner à la dialectique de volontés opposées ? Encore faut-il que notre capacité d’analyse retrouve sa liberté d’action par sa liberté de réflexion et son esprit critique historique : En se détachant d’un mode de pensée ou des doctrines et modèles de l’ancien monde (ante 2001) devenus partiellement ou totalement inadaptés voire obsolètes car peu respectés, en s’exfiltrant des rigidités structurelles et administratives qui leur sont liées, en s’émancipant des attitudes conventionnelles des responsables politiques qui doivent faire preuve de réflexions constructives durables, adaptées à la vie de la population pour être ainsi entendus et appréciés par la société civile et pour souligner la porosité accrue entre les moyens anciens (à 3D) et ceux plus modernes (à 3D augmentés de la dimension numérique ou algorithmique).
2.4. Gagner la guerre avant la guerre pour être craint
Gagner la guerre avant la guerre, c’est d’abord connaitre et comprendre l’ensemble des menaces qui pèsent sur nos intérêts vitaux, moins ceux de l’État que ceux de la Nation, à travers leurs impacts opérationnels. C’est ensuite, développer un nouvel esprit de défense pour mener une nouvelle stratégie globale de défense et de sécurité sans se cantonner à la seule guerre militaire même si elle est menée dans un réseau d’alliances. C’est aussi la manière de penser la nouvelle guerre, yc sur le plan juridique, dont les mécanismes et la pensée stratégique trouvent d’autres composants que les forces armées afin de définir une stratégie globale incluant la « nouvelle contre-guerre globale » pour défendre notre souveraineté. Inévitablement, l’État doit faire preuve de Realpolitik, de réalisme et s’adapter, mieux se coordonner avec la population ou la société civile. Le concept de « sanctuaire » tel que développé dans le concept de dissuasion nucléaire français est à redéfinir car les menaces notamment cognitives sur nos domaines de puissance ont franchi les frontières géographiques, sans combat, grâce aux réseaux du numérique international des GAFAM et autres acteurs, et par l’instrumentalisation du droit.
Adopter une stratégie pour demain, c’est faire le choix de la manœuvre déclinée en fonction des vulnérabilités adverses selon une conception stratégique d’ensemble ou globale. Celle-ci se décline selon différentes formes d’action, fonction directe des différents composants de la puissance adverse, car « les moyens » changent dans le temps et dans l’espace géographique, corrélés à des effets insoupçonnables. Elle est déclinée en opérations systémiques ou de système de systèmes et en réseaux (networks) : opérations diplomatiques, économiques, juridiques, culturelles, mais aussi psychologiques puisque la maitrise ou le contrôle ne portent pas uniquement sur les moyens physiques de production (d’où le ciblage et la linéarité des feux) : Ils bousculent le cadre juridique de l’ancien monde (le monde d’hier marqué par la guerre militaire ou régulière) pour atteindre l’esprit de résistance sur le cognitif ou le virtuel, sur les comportements individuels et les états de conscience à altérer, induits par les opérations de nature cognitive, d’influence ou de désinformation aux effets tout aussi dévastateurs que la destruction physique.
L’État régalien doit s’y adapter. A l’esprit de défense, s’ajoute l’esprit de résilience pour une stratégie de puissance souveraine dissuasive en sûreté, susceptible de succès sous le seuil nucléaire, partagée avec les forces armées et de sécurité, coordonnée avec la société civile à même de participer à la nouvelle contre-guerre globale sur les territoires tout en y renforçant l’anticipation, le renseignement et la cohérence pour mieux appréhender toute vulnérabilité dans ces nouvelles profondeurs, le plus souvent ignorée, mais pouvant devenir déstabilisatrice. Une telle défense ou contre-guerre globale devient un principe de liberté publique, et face à l’ampleur des menaces ou des risques, l’opinion publique comme la société civile ou la population ne peuvent qu’être mobilisées.
Il s’agit, notamment dans ce monde de demain devenu global et dépourvu de règles, « pour être libres, il faut être craints, et pour être craints il faut être puissants » (Président Macron, juillet 2025), mais être libre c’est être puissant et souverain, càd de détenir le pouvoir et l’autonomie stratégique pour durer selon le principe de Realpolitik énoncé par Machiavel (Le Prince, 1532) « il est plus sûr d’être craint que d’être aimé ».
Général Jean-Pierre Meyer et Philippe Muller Feuga
19/01/2026